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Chypre-Venise

(12 octobre – 20 novembre)

[83] Le jeudi, douzième jour d’octobre, la mutinerie des pèlerins contre le capitaine fut si forte que, de plein gré ou pas, il fit larguer les voiles, et, qui plus est, il nous servit notre dîner aux environs de douze heures. Et nous ne nous étions pas éloignés du port de Salins d’où nous étions partis de plus de deux milles que nous fûmes contraints à nouveau de jeter les ancres en pleine mer par manque de vent. Nous en fûmes bien fâchés et consternés, à l’idée que nous allions y rester longtemps immobilisés. Mais, vers huit heures du soir, la chaloupe fut remontée sur la nave, ce que l’on fait habituellement chaque fois que l’on veut dans l’instant qui suit prendre le départ pour faire une longue route. Effectivement, cette opération terminée, se leva un vent propice et fort favorable ; les ancres furent remontées et les voiles hissées. Mais la joie du départ [83v.] se changea immédiatement en douleur et en tristesse. En effet, une bourrasque se leva sur la mer, et avec une telle violence que nous croyions que le moment de nos derniers jours était effectivement arrivé. Mais nous nous trouvâmes de ce fait emportés à une distance de Salins de plus de quarante milles.

Le vendredi, treizième jour d’octobre, au point du jour, le vent et la bourrasque nous avaient ramenés au port de Salins que nous avions quitté : nous avions perdu notre temps, et nous nous trouvions en cet endroit-là en grand péril. Nous croyions que nous pourrions à nouveau y jeter l’ancre, pour peu que le tourment marin ait voulu calmer sa colère, ne serait-ce que modérément. Mais pas du tout. Pour le moment, nous n’avions point les faveurs ni la grâce du dieu Neptune. Ce qui nous permit d’être promptement renvoyés en arrière, de sorte que en peu d’instants nous perdîmes de vue ledit port. Ceux qui ont leur résidence, en leurs maisons, sur la terre ferme, sont bien heureux d’être tenus de dire qu’ils n’ont ni la peur ni la crainte d’aller rejoindre les poissons au fond de la mer. Mais voilà, on y va bien malgré soi. Bienheureux les habitants de la ville[350].

À environ deux heures après midi, le vent vint nous jeter près de la montagne de la Croix, distante de Salins de dix grands milles. Sur le sommet de cette montagne, il y a une église grecque qui renferme la croix du bon larron qui avait été crucifié avec Notre-Seigneur Jésus. Cette croix y était dans l’ancien temps source de grands miracles, mais la dévotion des gens s’étiole, et elle cesse ses bienfaits, en attendant l’année prochaine où la bouteille de vin sera meilleur marché[351]. C’est en ce lieu marin que la diligence de notre capitaine et l’habileté du pilote firent merveille car, par crainte d’être drossés sur les rochers, ils donnèrent ordre de jeter une ancre en pleine mer, d’abattre les voiles et de les rouler. Ce fut le seul dommage et danger encouru du fait de la tempête. Aussi chacun de nous se mit-il à louer Dieu. Sachez que nous avions tout lieu d’être fâchés, car nous avions été pendant seize longues heures dans une situation de danger extraordinaire. Durant toute cette période hasardeuse, il y en eut, des promesses de pèlerinages et d’offrandes faites à une longue théorie de saints et de saintes ! Ce sont eux et, par leur intercession auprès de Notre-Seigneur, qui ont été à l’origine de la cause de notre sûreté et de notre salut.

Le samedi, quatorzième jour d’octobre, au point du jour, se leva un début de vent qui nous était favorable. La nave fut désancrée, les voiles offertes et tendues au vent, [84] et le train suivi aurait été satisfaisant pour peu que le vent se fût maintenu un bon moment, mais ce ne fut pas le cas, car à l’heure de midi il nous fallut derechef jeter les ancres, par manque de vent suffisant. Nous étions assez proches du rivage d’une île ; aussi y envoya-t-on sur la chaloupe une troupe de gens de service et de matelots, munis de bâtons et d’armes, avec mission de couper du bois et de le ramener, car il y était abondant, et nous en avions grand besoin. Mais ces méchants garnements, au mépris de Dieu et de la justice, et sans aucun égard pour le petit peuple de l’île et ce qui lui servait de source de revenu, s’en prirent aux arbres fruitiers et abattirent oliviers, citronniers, orangers, genévriers et grenadiers. Tout était bon pour leur guerrière ardeur. Ce qui fut pour ces pauvres gens du petit peuple un outrage et une source de grave dommage.

Le dimanche, quinzième jour d’octobre, de bon matin, notre nave fut désancrée et les voiles hissées. Mais notre route ne fut pas longue, et nous ne fîmes pas plus de six milles depuis notre levée des ancres, jusqu’au port de Limassol[352], où nous fîmes relâche devant la cité. On descendit les pèlerins à terre, pour qu’ils puissent s’y restaurer, car le capitaine n’entendait pas s’en faire conter pour ce qui était de leur servir un repas, ce à quoi il était tenu, et de nous nourrir de façon satisfaisante. Car il ne devait en aucune manière faire escale ni s’arrêter en ce lieu (conformément au contrat et au marché passés avec nous). Mais la force souvent prime le droit. Puisse Dieu, dans Sa grâce, lui rendre aussi brûlants que le feu les biens qu’il nous avait lui-même servis. Mes trois compagnons descendirent à terre pour se restaurer et manger comme ils l’entendaient ; par la suite, ils ne s’en trouvèrent pas très bien[353]. Quant à moi, je n’osai aller à terre, même pas pour un jour seulement, par crainte du changement d’air avant de revenir tout à coup en mer, ayant fait l’expérience sur moi-même que cela m’avait déjà valu d’être étonnamment mal en point. Le retour d’un jeu de ce type ne m’aurait pas été bénéfique. Je passai une journée à faire l’alchimie avec les dents[354], réduit à un morceau de biscotte et à deux oignons.

Le lundi, seizième jour d’octobre, nous restâmes audit port sans le moindre vent qui fût. Les pèlerins étaient sur le sable de la plage, flânant et collectant les coquillages marins, comme font les petits Savoyards quand ils vont au mont Saint-Michel. Ils se demandaient tous avec étonnement pourquoi il les avait priés de descendre à Limassol. Mais c’était folie et niaiserie de se révolter pour cela, car il n’avait agi de cette façon que pour échapper aux frais ordinaires de bouche qu’il nous devait et s’y soustraire en attendant un vent propice pour partir.

[84v.] Le mardi matin, dix-septième jour d’octobre, un vent tout à fait favorable pour nous s’éleva, mais le patron n’osait pas partir ni hisser les voiles, au motif que nous avions encore cinq de nos compagnons pèlerins qui restaient à terre à Limassol. Effectivement, pour les ravoir, il fit tirer deux coups de canon de semonce. À peine les coups venaient-ils d’être donnés que vous auriez pu voir nos pèlerins décamper, louer une barquette à un prix trois fois au-dessus de la vraie valeur du transport, et faire si vite que de leur fait notre départ ne fut nullement perturbé. [Quand ils nous eurent rejoints,] le souffle du vent frappa les voiles avec une telle puissance et un tel pouvoir que nous fûmes en peu d’heures poussés loin dudit rivage et notre allure fut telle et si rapide qu’à l’issue de cette journée et de la nuit nous avions mis entre Salins et nous une distance de plus de cinquante milles.

Le mercredi, dix-septième jour d’octobre, au matin, sur le coup de huit heures, nous passions au large de Paphos, la cité aux diamants. Nous n’y fîmes point escale, pour la bonne raison que nous avions le vent en poupe. Certains étaient fort joyeux de ne pas accoster au port, mais pas moi. Car le capitaine dudit lieu, qui nous avait accompagnés dans notre saint pèlerinage et que nous avions laissé à Nicosie, m’avait promis un pourpoint de satin lorsque nous passerions à Paphos, en échange de quelques menus services que je lui avais rendus lorsque nous étions en Terre Sainte. Il me le devra longtemps, je crois bien, car je ne suis pas décidé à aller le lui réclamer au cours de la présente année.

Le jeudi, dix-neuvième jour d’octobre, le vent fut si bon et si favorable, pour notre navigation tant de jour que de nuit, qu’au matin nous avions perdu de vue la cité de Paphos[355], et l’on n’apercevait plus, émergeant de l’île, que le sommet du mont Maratas, dont la région produit le meilleur cru du royaume de Chypre. À partir de ce point, nous amorçâmes notre entrée dans le périlleux golfe de Satalie[356]. C’est la raison pour laquelle notre chaloupe fut mise à l’abri sur la nave, à cause d’une tempête toujours possible, qui nous aurait donné beaucoup de mal pour la tirer attachée à la poupe.

Le vendredi, vingtième jour d’octobre, le vent était doux et paisible (effet de la grâce de Dieu), et nous étions en train de faire la traversée dudit golfe, qui fait chaque jour l’actualité pour les dangers et les situations périlleuses qui s’y rencontrent, que nous y avions parcouru plus de quarante milles sans avoir rencontré la moindre tempête. Mais [85] selon le proverbe, « trop tôt se vante qui plante ses ails ».

Il nous restait encore à traverser, avant d’être sortis du golfe, plus de cent vingt milles. Cedit jour, par inadvertance, notre cuisinier inscrivit au menu et accommoda nos fèves pour dîner à la bonne graisse du rôti du jeudi soir de la veille. Nous les trouvâmes fort savoureuses. Je me rendais bien compte qu’elles étaient meilleures que d’habitude. Mais je me souvins du dicton : « Ne cherchez pas à savoir ce dont vous avez conscience. »

La raison pour laquelle le golfe de Satalie est pareillement redouté et cause de terreur tient dans la légende qui suit[357]. Les Grecs prétendent qu’il y avait eu là anciennement une île très peuplée qui possédait un dense réseau de villes et de villages. Elle disparut, corps et biens, de la faute de la folie d’un jeune homme qui aimait une belle et gracieuse demoiselle de haut lignage. Elle mourut subitement et fut placée dans un cercueil de marbre. L’amour fou qu’il lui portait le poussa, une nuit, à se rendre là où était la sépulture. Il l’ouvrit de ses seuls bras, y pénétra, et s’unit charnellement à elle. Puis il s’en alla. Quand vint le terme des neuf mois, une voix se fit entendre à lui qui lui disait : « Va à la tombe de la femme que tu sais, car si tu n’y vas pas, tu le paieras cher. » Il s’y rendit sur-le-champ, il ouvrit la tombe et le cercueil. En sortit un monstre au visage hideux et épouvantable à voir, qui détruisit cités, villes et villages et toute cette terre, qui s’engloutit et disparut. Telle est la raison pour laquelle cette voie maritime est à ce point pleine de périls et de dangers. C’est aussi ce qui explique le proverbe qui suit, que d’aucuns vont répétant : « Si tu passes par Satalie, n’oublie pas le nom de ton ange. » La tradition écrite rapporte que sainte Hélène, impératrice de Rome, venant de Jérusalem, emportant avec elle les saintes reliques qu’elles avait découvertes, et passant par le golfe balayé par la tempête, fut sur le point de voir son bateau sombrer et de périr elle-même. Mais elle avait foi en Dieu. Pour calmer le déchaînement des flots, elle y jeta l’un des vénérables clous avec lesquels Notre-Seigneur avait été cloué à l’arbre de la Croix. La tempête se calma et, depuis ce moment-là, en cet endroit la mer ne manqua jamais d’être moins violente qu’auparavant, mais il y a fort à faire pour que l’on puisse rencontrer au hasard cet endroit-là aussi rapidement qu’on le voudrait. Il ne reste pour seule et bonne sauvegarde que de se placer sous la garde et la protection de Notre-Seigneur.

[85v.] Le samedi, vingt et unième jour d’octobre, nous avions un vent assez puissant pour nous pousser hors dudit golfe de Satalie, à condition qu’il soufflât dans le sens de la bonne direction, mais il nous drossait trop fort vers le Midi et nous redoutions par-dessus tout d’avoir à retrouver à nouveau le golfe. Et de plus, ce jour-là, nous fûmes saisis d’une grande frayeur. En effet, l’un de nos matelots mourut sur notre nave. Il n’avait été malade que trois jours. Nous redoutions que ce ne fût la peste. Pour ses obsèques, la cérémonie de commémoration fut réduite à peu de chose : on le cousit dans une vieille couverture de gros tissu que l’on avait remplie de sable, et on lui fit faire un plongeon dans la mer. Il eut droit de notre part à un Pater noster et à un Ave Maria. C’en fut ainsi fini. Dieu ait son âme.

Le dimanche, vingt-deuxième jour d’octobre, et le lendemain lundi, il n’y eut pas le moindre vent. Et nous étions totalement immobilisés au beau mitan d’une mer calme et sans mouvement, au point de paraître gelée, tellement elle était unie comme de la glace. Ce qui était l’annonce pour nos maîtres mariniers de bord que nous aurions à affronter dans peu de temps une méchante tempête. Ce qui n’était pas fait pour nous ravir d’aise, ou nous mettre en joie.

Le mardi, vingt-quatrième jour d’octobre, le matin se leva avec un vent puissant, mais il n’était pas ce qui nous aurait convenu, car malgré nos efforts à le contrer, il nous entraînait vers le sud et l’Éthiopie[358]. Et nos patrons n’espéraient pas toucher terre avant longtemps, sans au préalable avoir à supporter et endurer une succession de maux incalculables. Il n’en fallait pas plus pour nous remplir d’effroi.

Le mercredi, vingt-cinquième et le jeudi, vingt-sixième jour d’octobre, le vent ne présenta point le moindre changement ; il conservait toujours sa même force sans rien modifier de son état. Nous aperçûmes à main droite une île ; pour certains de nos marins, c’était Carpathos ; pour d’autres, c’était la Crète ; la preuve était ainsi faite que loin d’être d’accord entre eux, ils étaient d’opinions tout à fait différentes. Et en effet, ils en vinrent à consulter la carte marine, mais il n’y en avait aucun, quelle qu’ait été sa compétence dans l’expérience de la navigation sur mer, qui fût capable, sans risque de se tromper, de dire où nous nous trouvions. Cependant, nos vivres commençaient à diminuer dangereusement, l’eau à sentir mauvais et les biscottes à pourrir. Dans la portion de biscottes qui me fut attribuée pour ma restauration, et au vu de ceux qui étaient là, je découvris plus de quatorze jolis petits vers qui avaient établi là leurs quartiers. Il me fallut décider : ou manger ou jeûner[359].

[86] Le vendredi, vingt-septième jour d’octobre, vigile des saints Jude et Simon, le vent vira de façon un peu plus confirmée en direction du nord, mais cela ne nous servait de rien, car nous étions trop éloignés de la terre. Les maîtres mariniers de bord étaient découragés et frappés de stupeur au point de ne plus s’y retrouver. Et, qui plus est, ils s’attendaient de jour en jour à voir se déclencher une tempête hors du commun, répétant que chaque année l’habitude était qu’il fallait s’attendre à devoir faire face à un danger majeur entre la vigile des saints Jude et Simon et le lendemain de la fête de tous les saints. L’année précédente, durant cette période, le patron qui avait la responsabilité de notre voyage perdit sa nave entre Carpathos et la Crète, laquelle, lors d’un orage doublé de tempête, s’abîma et disparut en mer, ainsi que l’équipage au complet à l’exception de lui-même et de deux autres compagnons qui en réchappèrent. Ce qui se disait là était plus que suffisant pour créer en moi un fort grand malaise. C’est ce jour-là que trépassa en Dieu un chevalier du pays de Lorraine, nommé monseigneur Bertrand de Condé, seigneur de Clévant[360], que j’avais accompagné tout au long de notre saint voyage. Nous étions quatre à partager la même cabine et à faire chambrée commune. Sa mort tira de nous des pleurs de désolation ainsi que de tous les gens embarqués. Les vigiles des morts furent lues à haute voix, puis on plaça le corps dans un coffre de sapin parfaitement bituminé de poix noire et calfaté à l’étoupe de manière à le rendre étanche, marqué par-dessus d’une grande croix de peinture rouge détrempée à l’huile. Puis on lui donna sépulture dans la mer comme on l’avait fait pour ses compagnons décédés. Nous étions trop loin d’une terre pour pouvoir l’y inhumer. Je demande à Jésus dans ma prière de recevoir son âme. Amen.

Le samedi, vingt-huitième jour d’octobre, solennité et fête des saints Jude et Simon, vers quatre heures avant le lever du jour, s’éleva une extraordinaire tempête qui ne nous laissa pas sans peur. Sur ordre du patron, en un instant, toutes les armes – épieux, hallebardes, piques – furent placées autour des arbres et des mâts pour les protéger de la foudre céleste et des éclairs. C’est ce que disent les marins, prétendant que cela leur est d’un grand secours, car selon eux la foudre ni la bourrasque ne tombent ni ne s’abattent sur une nave lorsque les arbres et les mâts ont été garnis tout autour d’armes de guerre. C’est là une chose bien propre à vous étonner[361]. Pour moi, je crois que cela tient davantage de l’imposture et du sortilège que de la sagesse et de la confiance en Dieu. Néanmoins, à l’heure de vêpres, la tempête cessa et le vent nous était merveilleusement favorable.

[86v.] Le dimanche, vingt-neuvième jour d’octobre, le bon vent dura et nous fut favorable toute la journée, et nous allions à vive allure, toujours au large de la Crète, à une distance de quatre milles à main droite[362]. Après le dîner de ce jour, un prêtre de Savoie, du nom de monseigneur de Chassagne[363], disait l’office du jour, mais faute d’avoir bu, il laissa tomber son bréviaire dans la mer. La conclusion fut qu’il fut exempté de dire ses heures[364] !

Le lundi, trentième jour d’octobre, Dieu donna la preuve de son grand amour et de sa bienveillance à notre égard, car il eût été impossible de pouvoir souhaiter un vent meilleur que celui qui était le nôtre. En peu d’heures nous avions perdu de vue ladite île de Crète, dont la longueur est de deux cent cinquante milles[365].

Le mardi, trente et unième et dernier jour d’octobre, vigile de la fête de tous les benoîts saints et saintes, la mer commença à retrouver son calme, et le bon vent à s’arrêter, ce qui nous causait une certaine appréhension, car la veille nous avions aperçu une grosse nave qui nous suivait, et nous ne savions pas si elle était chrétienne ou sarrazine. Elle était à si petite distance de nous que nous fûmes dans l’obligation de l’attendre et de nous rapprocher d’elle. Elle vint se ranger si près de nous que nous pouvions nous entretenir réciproquement d’un bord à l’autre à intelligible voix. Nous connûmes alors la vérité : les maîtres mariniers nous dirent que c’était une nave française du port de Marseille, qui venait d’Alexandrie où elle avait chargé de la marchandise. Les gens de cette nave nous firent humblement une offre bien fraternelle, en nous informant que si notre propre nave avait à bord un nombre de pèlerins qui représentaient une charge pondérale excessive, et que si parmi eux il y avait des Français, ils s’engageaient à les prendre à bord, à pourvoir à leurs besoins et à les conduire en sûreté jusqu’au port de Marseille. Pour cette proposition bienveillante de leur part nous les remerciâmes grandement. C’était une puissante nave et un gros vaisseau qui était d’un tonnage bien supérieur au nôtre, à en juger par sa longueur et sa largeur.

Le mercredi, premier jour de novembre, fête de tous les benoîts saints du Paradis, nous eûmes un vent aussi puissant que celui que nous avions la veille, mais il nous détournait fort de notre droit chemin, et nous poussait en direction des régions situées au nord. C’est ainsi que nous étions contraints, bien malgré nous, de nous rapprocher du mont dit Mancapan[366], dont le sens, en notre langage courant, correspond à peu près à : « manque de pain »[367]. La raison en est qu’en ce pays la famine sévit souvent. [87] Cedit mont, qui est en territoire européen, est séparé par un golfe de la terre située en face que l’on appelle Port-aux-Cailles. L’origine de cette appellation ? Les marins grecs en fournirent la preuve, en nous disant que tous les ans, à l’approche de la saison hivernale, les cailles de nos régions septentrionales et occidentales se donnent rendez-vous en cet endroit pour franchir la mer et se rendre dans les régions chaudes méridionales. Et il en vient tant et tant, si nombreuses et en telle abondance que les paysans, la nuit, parcourent les monts, de la façon suivante. Chacun tient en laisse, au bout d’un licol long d’environ cinq ou six toises, un âne portant à la queue une lanterne allumée. Les cailles, apercevant le rougeoiement de la lumière, et croyant que c’est le jour, s’y précipitent subitement à pleins tas. Le bonhomme, qui n’est pas loin des lanternes, les aperçoit, et les frappe d’un coup de gourdin qu’il tient à la main, et en fait d’énormes monceaux. On les plume alors, on les vide et on les sale dans des récipients, comme on le fait pour les harengs en Flandre, et elles se gardent d’une année sur l’autre. Quoi qu’il en soit, j’en ai mangé à Corfou[368], rôties sur le gril. Elles me semblaient bonnes, mais peut-être était-ce parce que je mourais de faim et que j’étais en appétit.

Ce jour-là mourut sur notre nave l’un de mes frères compagnons, appelé Didier Le Dart, natif de Courouvre-en-Barrois[369], qui était receveur de Pont-à-Mousson. On le plaça avec tous les honneurs dans un coffre comme tous ses compagnons et on lui donna la mer comme lieu de sépulture. Je demande à Dieu dans mes prières de Se souvenir de lui. Amen.

À environ cinq heures du soir, s’éleva une tempête tellement forte et violente que nous fûmes contraints de nous réfugier (c’était sagesse et prudence de la part de nos marins) à l’intérieur du golfe de la Morée[370], à une distance d’un jet d’arbalète du Port-aux-Cailles, afin d’échapper au grain dont nous eûmes grandement à souffrir. Toutefois, Notre-Seigneur porte toujours secours à ceux qui L’aiment. C’est Lui qui apaisa et calma la fureur des flots, si bien que ce jour-là nous sortîmes indemnes de ce dangereux pas.

Le jeudi, second jour de novembre, le vent usant de sa force, se chargea seul de nous tirer et de nous extraire hors du golfe susdit. À vrai dire, il ne nous était guère utile, car nous naviguions trop en direction du Midi, plus que vers le ponant, ce qui nous faisait dévier par rapport au bon chemin de cinquante milles. Mais nos maîtres mariniers n’attachaient pas grande importance à la chose, et ils acceptaient volontiers qu’il en fût ainsi, à condition d’échapper au dangereux passage de la Morée, qui est l’un des plus craints et redoutés qui soient de tout le trajet.

[87v.] Le vendredi, troisième jour de novembre, le vent ne changea pas ; il nous entraînait violemment en direction de l’Afrique, ce qui allait exactement dans le sens contraire de ce que nous désirions. Et cela pour deux raisons. D’abord parce que cela allongeait notre voyage, ensuite par manque imminent de vivres. Il y avait déjà plus de huit jours qu’en fait de pain nous n’avions mangé que des biscottes où pullulait la vermine, bu que de l’eau qui puait, avec laquelle étaient préparés nos aliments et nos potages. Pensez un peu quel plaisir c’était de se remplir l’estomac d’une pareille cuisine, bien faite pour réparer les forces des pauvres pèlerins saturés de mauvais air, d’infirmités profondes et de maladies.

Le samedi, quatrième jour de novembre, il pouvait bien être huit heures du matin quand le vent se mit à virer, à doucir, et à devenir pour nous vraiment le bon vent. Grâces soient rendues à Dieu, car il s’enfla, prit de la force en sorte qu’il se mit à souffler en poupe après avoir fait virer les voiles. Nous en fûmes tous remplis de joie, et il se maintint ainsi si longtemps que vers vêpres nous passions au large de la montagne de la Sagesse[371], en face du Péloponnèse de Grèce, puis l’instant d’après nous commencions à longer les murailles de la belle cité de Modon[372], en latin Metho-Methonis ou Mothona, Methone. Modon est une cité bien abritée et protégée par ses remparts, de belle longueur, dotée d’un beau port pour y accoster. Modon est située en Morée. La mer la baigne au Midi, et elle prolonge la terre ferme au nord. C’est l’une des places-fortes de tout le Péloponnèse de Grèce. L’église archiépiscopale de Modon est dédiée à saint Jean ; elle renferme les vénérables reliques de monseigneur saint Léon[373] et de monseigneur saint Anastase[374], évêque. Les Vénitiens, tout puissants qu’ils soient, à qui la ville appartenait, se comportèrent en couards, en ne mettant pas tout en œuvre pour la reprendre. Cette année même de notre voyage à Jérusalem, elle avait été conquise, à la suite d’une manœuvre pleine d’audace et doublée de grande habileté (l’affaire serait trop longue à raconter), par le vaillant Andrea Doria de Gênes[375]. Mais il ne s’y comporta pas à la fin en vrai sage, malgré le renfort de dix galères que lui avaient envoyées les Vénitiens, ayant à leur bord cinq mille Albanais qui lui amenaient des renforts. Quand il apprit que les Turcs s’approchaient avec une puissante armada pour reprendre la ville, il la pilla le plus rapidement qu’il put, et la nuit venue il s’échappa par la poterne du port, suivi de ses hommes de main, embarqua à bord de sa galère et mit les voiles[376].

[87v.] Cela lui valut tous les reproches, étant donné la couardise qui fut la sienne. Car Modon, pour la Chrétienté, était une place merveilleusement faite pour y accueillir les chevaliers chassés de Rhodes[377]. Les pauvres Albanais furent bien étonnés de ne savoir à qui s’adresser. C’est là une belle action d’éclat de chevalier, qui mérite toutes les admirations !

À droite de Modon[378], en haut d’une montagne, il y a un château-fort appelé Souchoy. À cinq lieues, en une minuscule et pauvre contrée, en remontant à l’intérieur des terres en direction de la Turquie de Bohème, habitent de misérables nomades de par le monde dont le nom est : « Égyptiens » ; mais, que leurs premières femmes me pardonnent, ce sont des menteurs. Ils sont originaires d’une petite localité nommée Gipte, ne comportant que cinq ou six mauvaises cabanes villageoises disséminées aux environs. D’où, uniquement, leur appellation de « Giptiens ». Ce sont les individus les plus fourbes et les plus trompeurs qui soient en Grèce. Ils parlent grec et non turc, et sont fort habiles à contrefaire les manières des gens de bien.

Le dimanche matin, cinquième jour de novembre, nous arrivâmes devant l’île de Gente ou Zacinthe[379] ; nous ne nous arrêtâmes point, parce que le vent qui nous poussait était on ne peut meilleur mais, séance tenante, la chaloupe fut mise à l’eau pour aller chercher notre ravitaillement en pain, eau, viande et bois. Ceux qui avaient été chargés de cette mission s’en acquittèrent avec une telle rapidité qu’il leur fallut moins de deux heures pour nous rejoindre. Notre nave ne filait point grand train, car nous avions totalement abattu les voiles, en sorte que nous dérivions, ballottés au gré du vent. Quand ils furent rentrés dans la nave, une fois l’embarcation remontée, et les voiles à nouveau hissées, nous allions à une allure jamais atteinte encore par nous depuis notre départ de Venise. Le soir venu, les voiles furent baissées, à l’exception de celle du gaillard d’avant ; laquelle, même amenée en position bien basse, nous assurait un vent fort à souhait. Et tout à coup, s’éleva une tourmente de vent qui faisait à ce point tituber notre nave en tous sens que, selon les marins, pareille tempête ne pouvait pas rester sans nous faire encourir de danger. Le balancement de la nave était si fort et si violent qu’il n’y eut ni caisse ni coffre qui ne fût projeté à terre. Nous, les pèlerins, nous étions à ce point éperdus, et non sans cause, que nous cherchions des prêtres partout, impatients d’obtenir notre tour pour nous confesser. Ce grain dura bien dix-huit heures. Le coffre de notre médecin qui contenait les flacons renfermant drogues[380], sirops et onguents aromatiques se trouva renversé sens dessus dessous, et [87v.bis] toutes les solutions liquides s’en trouvèrent mélangées et confondues, sans grande perte ; le mélange ainsi proposé comme remède aux malades, quel que soit le cas pour lequel le médecin était consulté, était toujours inévitablement le même. Nos marins redoutaient une navigation de nuit au large du détroit d’Albanie et des îles de Paxos[381], à cause de dangers que constituaient ces passages. Monseigneur Jérôme, protonotaire de Verceil, dans le Piémont[382], eut une telle frayeur de cette tempête qu’il y perdit l’usage de la parole. Il ne répondait rien à toute question posée, quelle qu’elle fût. Mais, peu de temps après, il fut bien contraint de parler à nouveau, quand il fut question d’une affaire qui dépassait de beaucoup en importance toutes celles qu’il avait pu connaître jusque-là, comme on vous en fera le récit par la suite.

Le lundi au matin, sixième jour du mois de novembre, les voiles furent offertes au vent, et nous longeâmes les devant dites îles de Paxos, situées le long du royaume d’Albanie, en empruntant un couloir étroit que rendaient très dangereux des rochers dissimulés sous la surface de la mer. Mais Dieu nous accorda un si bon vent qu’aux environs de vêpres nous étions parvenus au port de Corfou. Il constitue l’une des plus grandes merveilles parmi toutes les choses remarquables vues par nous, tant en Syrie et en Turquie qu’en Grèce, et cela à cause de l’exposition des deux châteaux-forts imprenables situés au-dessus du port, quand bien même chacun d’eux ne serait défendu que par un homme seulement. Leurs fondations et leurs assises sont implantées sur des entablures de roches à une telle hauteur que le regard humain peut difficilement les atteindre. Les puissants remparts sont en bas, et les donjons en haut ne sont accessibles que par cinq ou six plate-formes. Quand vous en avez atteint la première, il vous faut monter dans la seconde, et dans une autre encore plus haute, et puis dans une suivante toujours plus élevée jusqu’à ce que vous soyez parvenu au sommet où se trouve la cour et le manoir seigneuriaux. Au pied de ces deux châteaux est construite la cité. C’est une jolie, grande et puissante ville qui occupe un bel espace ; elle appartient aux Vénitiens, et certains gentilshommes de Venise y font des séjours renouvelables de deux ans en deux ans. Ceux qui ainsi sont commis à la garde desdits châteaux sont soumis à de telles astreintes durant leurs deux années de fonction qu’ils n’oseraient pas sortir au-dehors des portes du puissant donjon, où il y a en permanence seize hommes de garde, choisis pour leur bravoure et leur vaillance. S’il leur arrivait de franchir les portes de seulement la distance d’un seul pas, les hommes de garde, après s’être assurés de leurs personnes, peuvent les tuer et les mettre à mort ; et le responsable du coup mortel recevrait, en récompense et pour son mérite, mille ducats pris sur le trésor de Venise. Si je vous parle de ces châteaux avec une pareille assurance, n’en soyez aucunement étonnés, c’est que je suis le seul parmi tous mes compagnons à les avoir visités tous les deux à ma guise et tout à loisir, pour les raisons que vous trouverez décrites ci-après.

[88][383] Promptement, chacun eut à se procurer de trouver à se loger par chambres, pas tous en taverne, mais dans de pauvres maisons particulières, où nous demandions à nos hôtes, en leur fournissant l’argent nécessaire, d’aller nous chercher les morceaux les meilleurs et les plus friands qu’ils pourraient nous trouver, ainsi que tout le vin possible, de manière à nous remettre en forme en nous rassasiant de bonnes nourritures. Les cailles salées – celles qui étaient préparées de la façon que je vous ai indiquée – et beaucoup d’autres bons morceaux ne manquèrent pas à nos menus.

Ce jour-là mourut sur notre nave un prêtre qui était protonotaire d’Otrante au pays d’Hydronte. C’était un homme d’honneur fort savant, et un prêtre de grande piété. Il se nommait monseigneur Francisco d’Esquinsane. Il fut conduit, pour y être inhumé, dans la cité de Corfou, en l’église des Cordeliers, accompagné par tous les pèlerins tenant en main chacun un beau cierge de cire vierge allumé. Quel beau spectacle, tout empreint de piété, c’était de les voir ainsi priant tout au long de cette émouvante cérémonie mortuaire ! Que Jésus ait son âme. Amen.

Le mardi, septième jour de novembre, après m’être reposé tout à mon aise dans un bon lit[384] – ce dont quoi j’avais bien besoin –, au matin, vers les huit heures, je me fis conduire par notre hôte jusqu’au premier château, celui qui était le plus proche de la cité. Les hommes de garde en faction sur les murailles d’enceinte du bas me laissèrent monter, au vu de la lettre de Venise que je leur montrai, et qui était adressée au maître des lieux. Nous fîmes tant et si bien que nous parvînmes au donjon. Je frappai à la porte, croyant y entrer, mais il n’en fut rien. Les gardes me demandèrent en italien l’objet de ma visite. Je leur dis alors que j’avais un courrier à remettre au maître de céans. Ils se mirent en devoir, sans attendre, d’aller lui signifier la chose, mais cela était pour lui sans importance, et il ne fit que demander qu’on lui communiquât cette lettre. Je fus réduit alors à rester à la porte et à compter le nombre de chevilles qu’elle comportait ! Lorsque la lecture de la missive fut terminée, et que la teneur en fut bien comprise, il ne me dépêcha aucun messager, mais c’est lui-même en personne qui vint, et m’ayant fait ouvrir la porte, me prit dans ses bras et me reçut le plus familièrement et le plus honnêtement du monde. Il renvoya mon hôte en bas, et me retint pour dîner en sa compagnie, dans laquelle il admit la donne Antonine, dont il était question dans la lettre, étant donné que c’étaient ses parents qui la lui avaient écrite. Je devins alors l’ami de la maison : je dis la messe au château, puis il me fit voir toute la capacité défensive du lieu, chose que l’on ne fait pas pour des étrangers, par crainte d’en dévoiler les secrets. Après quoi nous fîmes grosse chère ; il m’invita en outre à ne fréquenter durant tout le temps de mon séjour à Corfou aucune autre table que la sienne.

[88v.] Le mercredi, huitième jour de novembre, aux environs de huit heures, je retournai au lever dudit seigneur, afin de célébrer ma messe devant lui. Après quoi nous allâmes dîner ; le menu était copieux, bien que ce ne soit point du tout l’usage chez les Vénitiens d’être traités avec grande opulence. Une fois le dîner terminé, il rédigea une lettre de recommandation pour ceux qui lui avaient fait parvenir celle que j’avais apportée. Et la donne m’offrit, pour ma peine, une belle chemise de fine toile de son mari. Ce cadeau arrivait pour moi fort à propos. Et pendant que le mari écrivait sa lettre, j’apercevais bien que la « donne » voulait me confier un secret, mais ma faculté d’entendement était d’une telle lourdeur que je ne compris à aucun moment le moindre mot de ce qu’elle voulait dire. Elle se mit alors à rougir quelque peu, honteuse d’elle-même, me semble-t-il. Toutefois elle me donna quelques cadeaux destinés à sa mère et à son oncle qui était curé à Saint-Moïse de Venise, en me recommandant à Dieu. Le seigneur me donna la lettre qu’il avait écrite, et lorsqu’il eut terminé ses humbles recommandations, nous nous embrassâmes en nous disant un tel « Dieu vous garde » qu’on aurait dit que la noblesse de France, tout ou partie, participait de la nature des marques de politesse que nous nous donnions réciproquement. En réalité, il me gratifia d’un petit présent, fort honnête ma foi. Il me présenta à l’un de ses hommes de garde, lui demandant de me conduire à l’autre château pour y rencontrer son gouverneur, auquel il se recommandait, lui demandant de bien vouloir m’en faire voir toutes les particularités. Ce qu’il fit fort volontiers, en me faisant goûter du fort bon vin. Les deux gouverneurs des châteaux pratiquaient un bon latin et jouaient de divers instruments de musique. Quand j’eus terminé la visite de ce deuxième château, je pris congé de mon garde, et je regagnai mon logis.

Ce jour-là, on baptisa un enfant de la maison dans laquelle était hébergé monseigneur le baron d’Haussonville. Quoique ses hôtes fussent grecs, le baron voulut que l’enfant fût baptisé selon notre rite latin, et il fut publié solennellement sous le nom de Claude. Quant à nous, qui avions accompagné ledit baron jusqu’à l’église, à notre retour il nous offrit un plantureux souper, qui lui coûta plus de dix ducats d’or[385].

Le jeudi, neuvième jour de novembre, nous restâmes à Corfou, faisant bonne chère autant que les cordons de nos bourses pouvaient le permettre, même si bien souvent il nous arrivait d’être fort légèrement traités. Mais la faute en incombait à nous-mêmes, parce que nous étions trop nombreux et que nous débarquions à l’improviste. Ainsi nous vendait-on une poule, et encore était-elle bien petite, douze marquets soit, en valeur de notre monnaie, six carolus.

[89][386] Cedit jour, accostèrent au port de Corfou deux galères légères de seigneurs vénitiens qui rentraient d’expédition. Leur témérité les avait incités jusqu’à agresser la grosse nave française de Marseille, que nous avions aperçue au Port-aux-Cailles et qui venait d’Alexandrie[387]. Elle tint tête à l’assaut de leurs flèches ; aussi durent-ils prendre la fuite sans avoir retiré grand profit de l’opération. Lesdits corsaires répandirent la nouvelle que la glorieuse nave, la Malpierre de Venise, celle qui avait pris à son bord et chargé un groupe de pèlerins au royaume de Chypre pour les ramener plus rapidement à Venise, avait relâché au canal de Port-aux-Cailles ; toutes ses voiles avaient été déchirées, le mât brisé en plusieurs morceaux sous les coups de la grande tempête qui survint audit lieu ; et qui plus est, tous les passagers avaient été à deux doigts de périr. Il nous fallait bien louer Notre-Seigneur d’avoir réussi à quitter ce périlleux passage sans dommage.

Le vendredi, dixième jour de novembre, lorsque nous eûmes pris notre réfection du matin, chacun de nous revint à la nave, pensant que le départ allait avoir lieu, mais le vent n’était en aucune façon favorable, ni suffisamment puissant. Aussi nous fallut-il attendre. C’est à ce moment-là que certains parmi nous nous quittèrent, qui voulaient couper par la mer pour gagner Rome en traversant le royaume de Naples. Quant à nous, nous ne pouvions pas jouer à ce jeu-là, parce que d’une part il nous fallait subvenir à la détresse et aux souffrance de nos compagnons qui étaient malades à en mourir, et tenter de les soulager, et que d’autre part nous devions récupérer l’argent que nous avions laissé dans la maison d’un marchand français du nom d’Antoine Lombard. Lequel, pour finir, nous joua un assez méchant « tour de Lombard ».

Le samedi matin, onzième jour de novembre, fête de monseigneur saint Martin, le patron ordonna de remonter les ancres. Les voiles se gonflèrent d’un fort et puissant vent. Nous en louâmes Dieu notre créateur. En peu d’heures nous avions perdu de vue Corfou. Nous passâmes au large d’une belle et pieuse église dédiée à la Vierge Marie, appelée Sancta Maria de Casopa ; nous fîmes oraison face à elle, implorant sa grâce. À l’heure de vêpres, nous croisâmes un certain nombre de récipients de malvoisie ou d’huile flottant à la surface de la mer, ainsi que de grands madriers et des morceaux de bois. Je crois que c’est là tout ce qui restait d’une nave qui avait été attaquée dans ces parages et qui avait été envoyée par le fond.

[89v.] Le dimanche, douzième jour de novembre, nous avions le vent en poupe, et tout à fait comme nous le souhaitions. Nous étions tous pleins de joie, et nous étions louant Notre-Seigneur. Mais cela ne dura guère. En effet, notre joie se mua en affliction, car en notre compagnie mourut un valeureux chevalier, du nom de Charles de Condé, châtelain dudit lieu, qui faisait partie de la garde du haut et puissant prince, monseigneur le duc de Lorraine. Sa mort tira de nous un concert de lamentations, car il était fort aimé de chacun d’entre nous. Pour ce qui me concerne personnellement, il est juste que j’en ai été rempli de désolation, car il faisait partie du groupe des quatre compagnons dont j’étais. Ensemble, nous avions fait le saint voyage. Nous étions logés tous les quatre, sur la nave, dans la même cabine. Des quatre, j’étais le seul survivant, merci à Dieu. J’étais là, attendant mon tour, jour après jour. Avec tous les honneurs, on l’ensevelit dans un beau linceul blanc, on le plaça dans un coffre de sapin, bien paré et enduit de poix noire, portant suspendu au cou un beau billet. Quand les prières des morts furent terminées, on le fit glisser dans la mer. Que Dieu, dans Sa grâce, ait pitié de son âme. Amen[388].

Le lundi, treizième jour de novembre, le bon vent resta constant. Aussi fîmes-nous durant cette journée-là plus de cent milles. Le soir, il nous fallut abattre la grand-voile, car nous redoutions une vitesse excessive durant la nuit qui venait, parce qu’il nous fallait traverser des zones dangereuses remplies de rochers et d’écueils.

Le mardi, quatorzième jour de novembre, en plein jour, nous franchîmes le détroit semé de rochers et la passe périlleuse séparant l’île Saint-André de l’île de Lissa[389], à vive et merveilleuse allure. Mais cela n’était toutefois pas sans danger, car la mer ne manquait pas d’être déchaînée, au point que les marins ne savaient à quel bout de la nave courir ni où donner de la tête, la seule chose qui les préoccupait, dans le trouble où ils étaient, étant de sauver la nave d’une collision avec un écueil marin.

Le mercredi, quinzième jour de novembre, nous avions toujours le même vent fort et puissant, mais aux environs de midi, d’un seul coup, il se mit à changer de direction, et céda la place à un souffle venant du nord, qui nous était contraire, et qui, nous prenant en plein travers, nous gênait tellement que nos marins furent contraints de jeter l’ancre au calme de l’île de Sansugo[390]. Sinon (selon leurs dires), ce vent nous aurait fait reculer de plus de quatre cents milles par rapport à notre chemin. Nous en fûmes fort marris, car nous pensions que le lendemain nous aurions atteint la cité de Parenzo[391] où nous aurions pu refaire nos forces. L’homme, quelquefois, propose, mais après, c’est Dieu qui dispose des choses d’une autre façon.

[90] Le jeudi matin, seizième jour de novembre, notre nave fut désancrée, les voiles hissées et offertes au vent, de manière à franchir (avant l’arrivée de la nuit) le golfe de Quarnero qui est plein de dangers, redouté et appréhendé par les gens de la mer. Un espace qui s’étend bien sur trente milles[392]. Et en vérité, ces qualificatifs peuvent bien et doivent lui appartenir en propre et sans mentir, lui être attribués (j’en parle d’expérience). J’en parle en effet comme saint Jean de l’Apocalypse[393]. J’y ai eu plutôt une telle frayeur que pour y échapper j’aurais accepté la réclusion à perpétuité avec le sort et le régime alimentaire inhérents à la chose. Nous étions déjà bien engagés dans le golfe, et le vent n’avait pas encore atteint sa violence et sa fureur que le nocher de notre nave, à coups de sifflet, convoqua les matelots. Il en fit monter quatre en haut de la hune, dite aussi gabba, du gros mât, pour enlever le trinquet, par crainte d’avoir trop de vent. Alors que les matelots étaient dans les airs, subitement, je ne sais pourquoi ce malheur arriva, sinon avec la complicité des diables qui en avaient reçu la permission de leur maître, un tourbillon se produisit avec une telle violence et une telle force autour du mât qu’il le cassa et le rompit en trois morceaux. Les matelots, agrippés aux cordes dans la hune, tombèrent ; la hune, dans sa chute, fut rompue et brisée en plus de mille morceaux en même temps que l’arbre du mât. Je me trouvais à la poupe de la nave ; je vis toute la scène et j’assistai – ce que l’on appelle « voir » de ses yeux – à la fracture du mât au moment même où elle se produisit. Il ne s’était pas écoulé l’espace du temps de la récitation d’un Miserere[394] que deux Flamands jouaient aux dés au pied du mât (ils eurent bien de la chance d’en réchapper). L’arbre qui supportait la hune, les voiles, les cordes, les servants, tout fut précipité à la mer. Les blessés furent regroupés ; ils étaient tout disloqués, jambes et bras cassés, mais notre apitoiement allait bien au-delà de ce seul spectacle : on les récupéra sur la nave comme ils étaient, afin de les panser. La grand-voile, qui avait bien cinquante bras de large et autant de haut, qui était tout entière de futaine, avec ses cordages et son mât, flottait à la surface de l’eau, tirant si fort notre nave sur l’un des deux flancs et lui donnant une inclinaison si prononcée, qu’il fallut rapidement trancher les cordages à la hache et à la cognée, et laisser tout le reste périr et flotter au gré de la mer, ce qui représentait pour le capitaine de la nave une perte de plus de cinq cents ducats d’or. Pensez un peu, messieurs les lecteurs, quelle pouvait être la peine, ainsi que l’angoisse et la frayeur des malheureux pèlerins que nous étions, au spectacle de cet extraordinaire tourment marin. Les flots recouvraient par vagues le pont de notre nave de leur énorme déferlement. Aussi nous n’attendions plus que l’instant où nous serions tous noyés et engloutis dans la profondeur de la mer.

[90v.] Chacun de nous se mettait en devoir de se recommander à Notre-Seigneur, nous demandant l’un à l’autre une bénédiction, comme pour nous signifier : « Rendez-vous auprès de Dieu. » Vous auriez pu voir les uns s’agripper à des ais et à des planches de sapin, grâce auxquels ils espéraient pouvoir s’en tirer. D’autres regardaient flotter des morceaux de bois et des madriers, d’autres des tonneaux et des barils, d’autres d’imposantes balles de coton. Il y en avait encore qui, à deux genoux, les mains jointes, attendaient de rendre le dernier soupir. Quelle pitié c’était de voir tous ces gens dans une pareille situation ! Il me serait vraiment impossible de vous expliquer l’étendue de la peine et de la confusion dans lesquelles nous nous trouvions. Sachez en outre, messieurs, que nos prières mirent beaucoup de temps pour traverser les nues et les cieux avant que Dieu ait pu Se rendre compte de la chose. Ou bien Il était occupé par une autre affaire qui Lui importait plus que les nôtres. En fait, nous croyions qu’Il nous avait oubliés. Toutefois, le bon Seigneur répondit bien à l’attente et à l’espoir que nous avions mis en Lui. En effet, Il donna mission à Neptune d’avoir à dépêcher des messagers à Éole, pour lui intimer l’ordre de cesser ses violences et de faire rentrer ses vents en leurs cavernes afin de calmer l’agitation de la mer. Ce qui eut lieu sur-le-champ. Si bien que, grâce à la volonté du souverain Créateur, les vagues se mirent à perdre de leur force, la nave à se redresser légèrement pour la bonne raison qu’elle n’était plus retenue et entraînée par les cordages et la voile qui flottaient à la surface de la mer. Nous eûmes alors un début d’espoir d’échapper à ce périlleux danger. Et, avec l’aide de Dieu, grâce au peu de voile que nous avions, nous fûmes poussés et portés par la force du vent hors du golfe. La mer avait retrouvé quelque peu son calme quand nous nous trouvâmes au large du rivage, à une distance de dix-huit milles de la cité de Rovigno[395]. C’est là que, par crainte d’un retour du vent, nous laissâmes tomber une ancre au fond de la mer, afin de nous ménager ainsi un supplément de sécurité. Et nous y demeurâmes toute la durée de la nuit sans manger ni boire, alors que nous avions des vivres en quantité suffisante. La raison en est, et vous pouvez facilement le comprendre, que la peur avait suffi à nous nourrir, la totalité ou du moins une partie de notre compagnie.

[91] Le vendredi matin, dix-septième jour de novembre, la tempête dissipée comme il avait plu à Notre-Seigneur, les marins remettaient en état et en ordre leurs affaires qui avaient été dispersées, brisées, coupées ; ils sortirent la chaloupe de la nave pour parer à toute éventualité en réparant et disposant leur matériel du mieux qu’ils pouvaient. Aux environs de six heures du soir, se dirigèrent vers nous, venant de Parenzo, deux barques dont les propriétaires connaissaient déjà notre infortune. Ils s’offraient pour prendre à leur bord qui le demanderait, afin de nous soustraire le plus hâtivement possible à ce golfe infernal. Monseigneur le baron d’Haussonville dit à l’un des patrons des deux embarcations que, s’il voulait le conduire à Venise, lui et ses trois serviteurs, ainsi que moi, il lui offrirait douze ducats d’or. Il accepta la proposition bien volontiers, pensant que les conditions seraient identiques pour les autres pèlerins qui se joindraient à eux, mais il lui fallut en rabattre. Pour huit autres passagers, il ne reçut que quatre ducats. Peu nous importait le prix à payer, pourvu que nous puissions échapper à cette nave infortunée, même si le patron était tenu de nous ramener à Venise, en prenant à sa charge nos frais de subsistance. Mais nous renonçâmes à notre droit, en recommandant sa personne à tous les diables.

Le samedi, dix-huitième jour de novembre, toute la journée, nous la passâmes en mer, à bord de notre barque, avançant à la fois à la rame et à la voile, mais le vent était si faible que ce n’est qu’à l’heure de vêpres que nous atteignîmes la ville et la cité de Parenzo. Nous y pénétrâmes une fois notre embarcation ancrée dans le port, pour y trouver un logis et nous faire servir une bonne nourriture, ce dont nous avions grandement besoin. Nous avions si froid que nous eûmes bien du mal à nous réchauffer. Mais nous fûmes traités de fort belle façon, en qualité et en quantité, mais raisonnablement, étant donné le jour. Pour ce qui est de l’addition, notre hôte ne se comporta ni en sot ni à la façon d’un homme pris de boisson, en ce sens qu’il n’hésita pas à nous demander pour nous six[396] trois ducats d’or, ce qui ne manqua pas de nous remplir d’étonnement. Nous étions là à nous dévisager réciproquement, lorsque monseigneur d’Haussonvile prononça ces paroles : « Qu’est-ce que vous vous regardez comme ça ? Est-ce que, par la morbieu, nous ne les vaudrions pas ? Puisque j’en ai réchappé, à l’heure actuelle, je ne me donnerais pas pour quatre ducats ? » Ces paroles aimables prononcées avec grâce et humour nous firent sauter le pas. Mais c’est lui qui paya le tout. Notre hôte nous disait que, rien qu’en avelines (que nous appelons noisettes[397]), nous en avions bien mangé pour trois marcels, soit neuf gros.

[91v.] La cité de Parenzo[398] est belle et jolie, bien fortifiée, située sur le continent au royaume d’Istrie, et relève de la seigneurie de Venise ; elle est le siège d’une chaire épiscopale, à cent milles italiques de Venise. La mer Adriatique lèche ses murailles, et ses églises sont de rite latin. Elles possèdent plusieurs glorieuses reliques de corps de saints : saint Démétrien, saint Julien, sainte Berthe, sainte Accolite, etc. À l’extérieur de la cité, à main droite, il y a une église nommée Sainte-Marie-des-Anges ; son campanile est recouvert d’or fin, et on dit de manière affirmative qu’elle fut faite, construite et édifiée en une seule nuitée par les benoîts anges. Quand nous eûmes pris notre souper et que nous eûmes le ventre tendu comme un tambourin, nous quittâmes Parenzo sur les coups de huit heures du soir, et l’accès à la mer par la poterne nous fut ouvert. Nous n’avions pas embarqué grandes provisions, croyant que nous prendrions notre dîner le lendemain à Venise la tant désirée, mais c’était calculer tout seuls.

Le lendemain dimanche, dix-neuvième jour de novembre, nous passâmes la journée au beau milieu de la mer Adriatique, sans apercevoir ni terre ni île, sans être bien ravitaillés en « munitions de gueule », ce qui nous fâchait au plus haut point, et, qui pis est, nous avions si froid qu’on aurait entendu nos dents cliqueter d’un demi-mille à la ronde, autant de faim que de froid. De tout ce grand jour-là, notre seul repas fut trois petits pains de deux deniers chacun et des oignons à volonté, parce que la barque n’en était pas dépourvue. Monseigneur d’Haussonville, pour sa part, eut droit à un croûton de pain et à un « crochet » d’épaule de mouton, (qui était le relief du repas des poules que nous emportions) que l’on avait mis à griller sur un peu de charbon. Pour ce qui était du vent, nous en avions en suffisance, mais il ne nous était pas favorable, parce qu’il nous poussait trop en direction de la marche d’Ancône[399]. Ce qui eut pour résultat de nous faire passer la nuit en mer, sans toucher terre, accompagnés des seuls restes en abondance des délicieux vivres que nous avions.

[92] Le lundi, vingtième jour de novembre, sans la moindre provision, tels quels, nous étions dans notre barque comme l’oiseau qui ne sait de quel côté il doit prendre son envol, et la mer était si tranquille et calme qu’il était extraordinaire, pour la mauvaise saison, de trouver une mer pareillement d’huile et aussi plate qu’un étang couvert de glace. Notre barquerollier, voyant notre mécontentement et notre abattement, se mit en devoir de ramer avec le peu de gens qu’il avait à sa disposition de telle façon qu’à l’heure de vêpres, approximativement, nous commençâmes notre approche des deux châteaux gardant l’accès au port Saint-Nicolas de Venise. La distance de l’un à l’autre est celle d’un tir à l’arc. Et pour rentrer à Venise, il faut passer par là ou par la fenêtre. Sachez que la seule vue du campanile de Saint-Marc et de la cité de Venise suffit à nous remettre en forme. Arrivés devant le port des deux châteaux, nous dûmes nous arrêter, en attendant l’autorisation du gouverneur pour nous engager davantage, car telle est la coutume. En effet, on s’y enquiert de votre identité, des marchandises que vous transportez, et vous ne sauriez imaginer les ennuis et les tracasseries que l’on vous y fait, sans compter avec le pourboire qu’il faut régler, que nous appelons le vin, et qui reste à la discrétion des gens, sans qu’ils se voient imposer un tarif fixe. De cela il ne faut pas s’étonner, car la coutume chez les Vénitiens est « d’en prendre et d’en gagner » partout et où ils peuvent. Sans quoi ils n’auraient jamais drainé tout l’argent qu’ils possèdent.

Une fois les deux châteaux franchis, il nous fallut peu de temps pour parvenir au port de Saint-Marc. C’est là que je louai une petite gondole pour conduire monseigneur le baron d’Haussonville à la résidence de monseigneur Lazare Baïf[400], ambassadeur du roi de France. Quant à nous autres, compagnons du voyage, on nous déposa à la porte même de notre hôtel, où l’hôte et l’hôtesse nous accueillirent avec tous les honneurs. Ils pleurèrent toutes leurs larmes sur nos frères et nos compagnons morts, renouvelant ainsi notre douleur.

À peine fûmes-nous descendus de notre embarcation que nous nous mîmes à louer Dieu, notre Créateur, et à Lui rendre grâces pour tous les grands bienfaits, profit et sauvegarde qu’Il avait bien voulu nous ménager lors des passes périlleuses nombreuses que nous avions traversées, et à Le remercier de nous avoir pris sous Sa protection pour nous conduire et nous mener de bout en bout tout au long de notre voyage sur terre et sur mer, louant Son haut et magnifique nom pour nous avoir arrachés indemnes aux dangers de la mer, et nous avoir ramenés sains et saufs, Le priant enfin de recevoir les âmes de nos compagnons trépassés dans Son Paradis. Amen.