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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Riveneuve Éditions
Pages: 603
 ISBN: 978-2-36013-242-3
Lieu: Paris
Année: 2015

Notes de lecture

Écrit par Philippe Martin

Dès sa soutenance de thèse, Lewis Ampidu Clorméus s’est positionné comme un spécialiste du vaudou haïtien. Il nous offre aujourd’hui un ouvrage passionnant qui comble un double vide : la définition et une mise en perspective sur le temps long.

La première partie (130 pages) est une réflexion sur la définition de ce qu’est le vaudou. L’auteur montre comment le regard sur ce culte évolue entre trois pôles : une religion « malsaine », une superstition ou une manifestation de syncrétisme. Les approches globalisantes s’avérant impossibles, il poursuit par une observation des gestes, voire des mythes : la dévotion envers les serpents ; le respect envers des « sorciers » ; l’anthropophagie ; la zombification… En commençant à la période coloniale pour finir au moment du débarquement des troupes américaines (1915), Lewis Ampidu Clorméus propose un panorama captivant. Il constate que bien des visiteurs voulurent considérer le vaudou comme la « preuve » que les Haïtiens résistaient « à la civilisation entendue comme modèle culturel européen » (sic p. 51). Les témoignages sont innombrables, tous jouant sur l’étrange. Pour renforcer le caractère exotique, des expressions sont sans cesse forgées, comme « zib-zibs » (p. 129). La description du culte est une arme politique pour s’en prendre à une population, la discréditer, donc la condamner. Lewis Ampidu Clorméus est toujours précis, s’appuyant sur des citations explicites et une chronologie rigoureuse. Il montre que le vaudou n’est pas une donnée intangible, une sorte de conservatoire de rites anciens. Il le replace dans une évolution permanente, une dynamique séculaire. Il tient à préciser : « il faut être prudent d’employer le terme vaudou […] C’est un vocable polysémique » (p. 119).

Pour montrer cette complexité, dans une seconde partie (plus de 460 pages), Lewis Ampidu Clorméus propose une série de documents originaux écrits entre 1797 et 1914. Beaucoup sont publiés pour la première fois. Chacun est introduit par une courte biographie de l’auteur et une présentation des circonstances de l’écriture. Ce sont des conférences, des lettres pastorales, des poèmes, des récits de voyageurs, des extraits de lois, des articles de journaux… Sont évoquées des anecdotes célèbres, dont l’affaire Claircine (1863-1864) où des haïtiens sont accusés d’avoir assassiné une fillette pour la dévorer lors d’un repas vaudou. Ces documents sont l’œuvre d’auteur connus, en particulier Moreau de Saint-Méry qui est le premier à décrire le vaudou, de tenants de l’autorité, spécialement les évêques, d’Européens comme des journalistes… Ils sont souvent critiques face à ce qu’ils comprennent mal ; certains sont très violents, considérant les habitants des Antilles comme des êtres primitifs. Des Haïtiens répondent à ces apriori. « Les Haïtiens ne sont pas plus cannibales que les Martiniquais et les Bretons » (p. 245) assure le médecin Louis Joseph Janvier en 1883. L’avocat Jacques Nicolas Léger, en 1907, explique que les Haïtiens ne sont pas plus superstitieux que les Français ou les Américains. Ces écrivains, formés dans les universités parisiennes, reprennent les concepts manipulés par les Européens pour disqualifier le vaudou et les renvoient à la culture occidentale. Le dialogue ainsi créé dépasse le cadre de l’étude d’un culte pour nous interroger sur ce qu’est une religion. Cette anthologie rendra bien des services à ceux qui s’interrogent sur les rapports entre cultures, les ostracismes, la construction de la pensée scientifique… Ce recueil est appelé à susciter bien des études.

Lewis Ampidu Clorméus ne se livre pas à une description du vaudou, il n’a pas un regard anecdotique. Il nous amène à une réflexion sur les limites entre religion et superstition, nous prouvant que tout n’est qu’une question de jugements.