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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Armand Colin
Pages: 279
Lieu: Paris
Année: 2012

Notes de lecture

Écrit par Haoues Séniguer

C’est à un exercice difficile que nous allons nous livrer : tenter de réaliser une recension d’un ouvrage tellement foisonnant et référencé, qu’il ne se laisse pas facilement enfermer dans ces quelques lignes, qui, tout au plus, ne sauraient qu’en restituer fort modestement la moelle substantifique. C’est peut-être d’ailleurs paradoxalement le défaut principal de l’ouvrage qui peut effectivement donner l’impression de manquer d’unité et d’établir clairement un objet précis d’analyse.


Le titre met d’emblée en évidence un intéressant paradoxe, qui reflète au demeurant la thèse et les hypothèses qui sont défendues et discutées, avec beaucoup d’originalité et de conviction, tout au long de l’ouvrage. En effet, comment se préoccuper de soi, tout en ayant conscience du monde ? En d’autres termes, comment articuler deux attitudes apparemment contradictoires : s’intéresser à soi, et, dans le même temps, rester préoccupé, ouvert, et en prise avec un environnement et/ou un monde que nous partageons tous, en tant que sol originaire de notre commune humanité ? Raphaël Liogier s’escrime précisément à démontrer que non seulement c’est possible, mais que c’est une réalité de plus en plus prégnante des sociétés mondialisées. C’est pourquoi, il se refuse, entre autres, de renvoyer dos à dos individualisme et égoïsme (terme pourtant absent du corpus du sociologue), qui obéiraient à des logiques différentes : le premier entretient à la fois les intérêts de l’individu sans compromettre pour autant la prise en compte des besoins ou des intérêts d’autrui, le second exclut l’autre de son champ de préoccupations.

On pourrait dire que deux thèses solidaires ou complémentaires se déploient dans l’ouvrage : d’une part, il n’y aurait pas de « retour du religieux », au sens où la religion ou la spiritualité, sous ses différentes formes, auraient préalablement disparu pour réapparaître brusquement sous nos latitudes. Au contraire, pour le sociologue, il s’agit davantage de recompositions du noyau dur de l’ethos religieux, lequel est d’ordre multiséculaire ; celui-ci aurait imprégné nos pratiques sociales, y compris les plus profanes, au point que « l’adhérence à un sol mythique » relèverait elle-même de la croyance ; elle serait partagée par tous les acteurs sociaux, sans qu’elle ne soit forcément consciente, conscientisée ou réfléchie. D’autre part, on assisterait, conjointement, à la montée en puissance d’un individuo-globalisme, certes plus visible à l’heure de la mondialisation, mais dont les prodromes se trouveraient déjà, au moins en puissance, à l’époque des Lumières ; soit depuis le xviiie siècle. En cela, cet individuo-globalisme, qui est le cœur de réacteur de la démonstration de R. Liogier, ne serait pas la négation ou l’antithèse de la modernité, comme on pourrait spontanément l’accroire, mais son enfant, ou, bien plus, la réalisation de sa promesse, en consacrant pleinement la subjectivité, thématisée justement à l’époque des Lumières, au travers de l’« affirmation du sujet comme objet de culte ». Cette thèse nous permet, par ailleurs, de décrisper salutairement le regard quotidien, c’est-à-dire de purger le caractère anxiogène qui peut nous saisir à la vue de comportements sociaux a priori nouveaux (salafisme, néochamanisme, New Age, néodruidique, etc.) :

« Ce n’est pas une ultime résistance du religieux que l’on constate, ni même son retour triomphal, car il ne s’en était pas allé, mais sa recomposition dans la langue et les couleurs d’une nouvelle mythologie (…) », p. 17.

Pour le sociologue, le Fondamentalisme ou les expressions fondamentalistes de la religiosité telles que celles qui ont cours dans les pratiques d’un certain islam (le salafisme) procèderaient de « l’hypermodernisation », car elles amalgameraient précisément souci de soi ou transformation de soi (individualisme), et inscription dans un ailleurs, dans des formes de vie culturelle syncrétiques ou hybrides ; ce que Raphaël Liogier appelle « l’hybridation esthétique ».

Par des distinctions sociologiques fort opportunes, l’auteur nous invite également à dépasser la tension permanente, insoluble et souvent confondue, entre communauté d’un côté, et communautarisme de l’autre. En effet, R. Liogier distingue communautarisme et communalisation. Si la communauté tend à imposer des règles contraignantes et normatives à l’ensemble de ses membres, en cherchant à contrôler durablement leurs représentations et leurs pratiques sociales avec, à la clé, des formes potentielles de communautarisation, la seconde, en revanche, se manifeste beaucoup plus dans le partage, éphémère ou transitoire, d’intérêts, de passions ou d’objectifs d’individus réunis par les seuls besoins d’une communion spirituelle ou religieuse ponctuelle. Aussi, à cette aune, est-il possible de voir le radicalisme dit « islamique », qui a pu se manifester ces dernières années en France avec force fracas, comme le produit, moins d’un communautarisme que d’un communalisme.

Pour étayer sa thèse, à savoir l’avènement à l’époque post-industrielle, d’une nouvelle forme de subjectivité en prise avec ou sur le monde, le sociologue forge le concept d’« individuo-globalisme ». Bien qu’il s’agisse d’un néologisme conçu pour les besoins de la recherche, son sens profond aurait été en quelque sorte pressenti ou intuitionné par Norbert Élias, et dont R. Liogier retrouve même l’une des toutes premières formulations dans la philosophie allemande, au premier chef chez Schelling (p. 198-199). Pour en donner des illustrations concrètes, le sociologue convoque des ressources historiques, philosophiques, anthropologiques et sociologiques en abondance. Aussi, ce qui saute aux yeux du lecteur, dès l’abord, c’est la prolixité des références théoriques certes, mais explicitées avec beaucoup de simplicité et de rigueur. Ici, la pluridisciplinarité aide énormément à la compréhension de l’objet du livre, et sert la démonstration, beaucoup plus qu’elle ne l’entache ou l’élude, ce qui peut parfois être le biais d’autres travaux.

Cet individuo-globalisme, sur une multiplicité de plans existentiels, à commencer par la religiosité et / ou la croyance, produirait à la fois, de façon complémentaire et non pas forcément contradictoire, une espèce de subjectivité mondialisée et une mondialisation / globalisation subjectivée. Autrement dit, la thèse originale de R. Liogier, qui comporte à cet égard énormément d’accents phénoménologiques, met en exergue une nouvelle réalité sociale de l’homme moderne et post-industriel : le moi est l’image du monde, et le monde, le reflet ou le miroir de subjectivités qui se rencontrent, échangent des expériences différentes et interagissent, consciemment ou non, sans que ne soient pour autant évacuées la singularité de chacun et l’expression de ses besoins ou désirs individuels (p. 244-245). C’est fondamentalement à une nouvelle philosophie du sujet et de la subjectivité à laquelle travaille, volens nolens, le sociologue. C’est pourquoi, si l’on souhaite mieux comprendre notre environnement socio-culturel, avec moins de préjugés et d’aveuglement passionnel, alors il ne fait pas de doute que la lecture Souci de soi, conscience du monde est incontournable et vivement conseillée.