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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Karthala
Pages: 309
Lieu: Paris
Année: 2013

Notes de lecture

Écrit par Jean Pirotte

Collections « Chrétiens en liberté »

Préface de Michel Malèvre

Connues sous des noms divers, les communautés et Églises chrétiennes se réclamant de l’apôtre saint Thomas se répartissent au sud de l’Inde, dans l’État de Kerala, région connue jadis sous les appellations Malabar ou Malankara ou encore Malanadu. Si la filiation par rapport à l’apôtre du ier siècle, bien que possible, reste difficile à prouver, elle demeure néanmoins une hypothèse admissible, car la présence du christianisme dans ces régions est attestée pour le moins dès le iiie siècle. C’est une synthèse sur l’évolution mouvementée de ces communautés au cours de quelque vingt siècles que Jaap van Slageren offre au public francophone. Pasteur retraité de l’Église réformée des Pays-Bas, l’auteur est connu des milieux missiologiques pour ses travaux sur les missions en Afrique et notamment au Cameroun, où il fut missionnaire durant de nombreuses années. Sans être un spécialiste ni des langues ni de l’histoire de l’Inde, l’auteur nous propose une synthèse abondamment documentée.

Les cinq premiers chapitres de l’ouvrage invitent à un voyage chronologique depuis les pérégrinations de l’apôtre Thomas jusqu’aujourd’hui. Ils passent en revue les traditions, contes et poèmes anciens où l’on trouve mention des sept premières églises, examinent ce qui resterait des traces du passage de Thomas dans ces régions et analysent les influences syriennes, nestoriennes et autres qui auraient donné leurs structures à ces Églises et contribué à façonner leurs croyances et traditions (p. 23-72). L’arrivée des Portugais depuis la fin du xve siècle marque une nouvelle étape dans la vie de ces communautés confrontées brutalement à une autre façon de vivre le christianisme : étape difficile puisque le nouvel arrivant emmenait avec lui, certes, un contact renouvelé avec le monde chrétien mais aussi des volontés latinisantes aboutissant à des ruptures et à une recomposition des communautés sur la base de l’acceptation ou du refus de la discipline romaine. L’arrivée sur la côte malabare des Réformés hollandais de la compagnie des Indes orientales (Verenigde Oost-Indische Compagnie) et leur domination dans la région entre 1663 et 1795 eurent évidemment des répercussions sur le sort des communautés : les influences portugaises et romaines étaient contrebalancées, même si des carmes avaient réussi à se maintenir (p. 123-151). La situation des chrétiens de Saint-Thomas semble s’être alors améliorée et d’anciennes communautés de tradition syrienne se réorganisèrent. Puis, à partir de 1795, ce fut le tour des influences politiques et religieuses anglaises (p. 153-190), mettant cette fois les chrétiens de Saint-Thomas au contact non seulement de l’univers britannique mais du christianisme sous sa forme anglicane et des grandes sociétés missionnaires britanniques.

De ces croisements d’influences anciennes et plus récentes, il ressort pour l’observateur extérieur une impression de communautés mosaïques, parmi lesquelles on dénombre une bonne dizaine d’Églises d’obédiences différentes : deux Églises orthodoxes syriennes (chrétiens syriens d’Antioche et de Babylone) ; quatre Églises d’obédience catholique (syro-malabare de rite latin ; syro-malabare de rite syrien ; syro-malankara de rite syrien ; syro-malankara de rite latin), sans oublier les communautés de l’Église catholique latine ; deux Églises malankara non catholiques (Église chaldéenne, syrienne ou jacobite ; Église indépendante de Malabar) ; l’Église de Mar Thomas (évangélique) ; enfin, l’Église de l’Inde du Sud (composée d’anglicans, de luthériens et de presbytériens) issue du processus d’intégration, pionnier de l’œcuménisme, qui travailla les communautés depuis le début du xxe siècle et aboutit en 1908 à la constitution de la South India United Church.

Les deux derniers chapitres analysent, d’une part, les survivances des traditions et formes syriennes perceptibles dans la liturgie de ces Églises (ch. 6, p. 191-246) et, d’autre part, tentent plus globalement de dégager quelques traits structurant la théologie actuelle de ces communautés indiennes : priorité de la praxis sur la théorie ; foi professée dans l’adoration ; présence cachée du Christ ; christologie théocentrique ; vision cosmo-théandrique (ch. 7, p. 247-262). Un peu en hors-d’œuvre, malgré leur place, deux annexes, utiles au demeurant, clôturent l’ouvrage. La première annexe fait le point sur la présence des juifs au Malabar (p. 265 -276) et la seconde, toujours en lien avec les communautés chrétiennes du Kerala, fait l’historique d’une version portugaise du Nouveau Testament.

L’intérêt principal de cet ouvrage, c’est qu’il offre une synthèse d’un passé de quelque 2000 ans, alors que bien des livres publiés dans les langues européennes traitent de l’une ou l’autre période. Dans cette synthèse, à la fois historique et actualisée, on lit la profonde empathie de l’auteur avec ces petites communautés chrétiennes qui ont traversé le temps au milieu de péripéties innombrables, empathie qui n’enlève rien à son sens critique et aux jugements qu’il porte sur les événements. De plus, on peut y lire quelques aperçus intéressants sur les communautés juives de la région.

Signalons pour terminer quelques erreurs de détails sans grande importance : c’est en 1488 et non en 1487 que Vasco de Gama atteint l’Inde (p. 73) ; la plante à épices citée plusieurs fois s’écrit cardamome au lieu de cardamone (p. 124, 133). Par ailleurs, il faut regretter que les éditeurs n’aient pas jugé opportun de faire relire de façon plus stricte par un correcteur francophone les épreuves de ce livre méritoire, écrit par un néerlandophone, où subsistent vraiment trop de coquilles. Mais il est prévu qu’une seconde édition en cours réglera ce problème.