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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Karthala
Pages: 420
Année: 2015

Notes de lecture

Écrit par Paul Dabadie

Collection Histoire des Mondes chrétiens

Retracer l’histoire d’un grand Séminaire, fut-il situé en Malaisie, pourrait sembler, au mieux, une entreprise exotique relevant d’un genre monographique quelque peu désuet. Le premier mérite de cette thèse est d’avoir montré comment un tel exercice nourri, des approches et des questionnements de l’historiographie récente, pouvait se transformer en étude de cas exemplaire. Il est vrai que le chercheur bénéficie ici d’un atout rare puisque les archives du Collège général (ou Séminaire) de Penang ont été réunies dans un même lieu, aux Missions Étrangères de Paris, et offrent une documentation continue couvrant plus de 150 ans. Il devient dès lors possible de reconstruire l’histoire du Collège de 1808 à 1968 mais surtout d’explorer une expérience peu banale : faire vivre en internat, sur une presqu’île située au carrefour des voies de navigation, des jeunes gens venus de différents pays d’Asie orientale afin de les préparer au sacerdoce selon la discipline latine de l’Église catholique.

La première partie de l’ouvrage retrace avec rigueur l’histoire et la vie du Collège, microcosme soigneusement isolé, où tout est fait pour protéger les jeunes gens de la rumeur du monde. Cependant, malgré les murs matériels et les barrières symboliques, l’événement s’impose à intervalles réguliers et vient troubler l’ordonnancement paisible des jours entre prière, étude et loisirs. Les pages consacrées à l’occupation japonaise, et aux négociations qui s’en suivent, donnent l’occasion de découvrir comment la grande histoire fait irruption dans une vie communautaire strictement programmée. L’épisode laisse déjà apercevoir l’impuissance du Collège à faire vivre ses élèves hors de l’Asie réelle et dans un autre temps, surtout à l’âge des impérialismes et des décolonisations, des nationalismes et du heurt dramatique des grandes idéologies.

Bernard Patary peut ensuite décrire une insolite fabrique de prêtres indigènes entièrement tournée vers la réussite de son projet. Tout y est réglé avec minutie grâce aux règles fondées sur les nombreuses instructions romaines, elles-mêmes combinées avec les traditions propres aux séminaires des Missions Étrangères de Paris. Á partir des règlements et des statistiques, et surtout grâce aux journaux qui se font l’écho de la vie du Collège, l’auteur décrit avec finesse et précision ce séminaire laboratoire dans lequel les directeurs s’efforcent patiemment de modeler un prêtre idéal. Au bout du parcours, venus du Vietnam, de Chine, de Thaïlande, parfois d’un autre pays d’Asie, le candidat au sacerdoce est censé atteindre un état de perfection qui le met définitivement à part, quitte à le couper de son milieu et à lui imposer une langue morte (le latin) et une nouvelle culture. Le jeune homme ordonné prêtre peut partir de Penang au terme de ses années de formation, pour accomplir son ministère dans son pays d’origine.

Ce huis clos masculin, où la présence de quelques religieuses est soigneusement encadrée, pourrait se réduire à un enfermement qui réprime pour mieux modeler. L’historien montre néanmoins que la vie communautaire d’un séminaire repose aussi sur une sociabilité où les palpitations du cœur et les appels de la chair ne peuvent pas disparaître par la grâce d’un idéal et la magie d’un règlement. Derrière les contraintes qui pèsent sur les corps et les intelligences, contraintes acceptées au nom de la vertu, qui combat les amitiés particulières, et d’un genre de vie, qui caractérise l’état sacerdotal, demeurent des moments de liberté et se construisent des espaces de respiration, évoqués avec humour et sympathie.

Mais l’apport essentiel de cette recherche, ce qui lui confère tout son intérêt du point de vue de l’histoire des relations interculturelles et du catholicisme, s’épanouit dans la deuxième partie. Bernard Patary déborde le champ d’une histoire classique pour s’inscrire dans la ligne des travaux historiques nourris de sociologie et d’anthropologie. Il développe par touches successives une analyse originale du modèle de sacerdoce promu par les Missions Étrangères de Paris. Il définit ce dernier comme la quête d’un type idéal de prêtre qui serait synthèse, ou compromis, entre le prêtre de paroisse et le missionnaire, et le qualifie avec bonheur d’Homo apostolicus. Il ouvre ainsi une série de pistes stimulantes sur les modèles de prêtres développés au xixe siècle par le catholicisme intransigeant et sur leur transfert en Asie orientale. Bien loin des préoccupations désignées aujourd’hui par le mot d’ordre d’inculturation, la mission moderne procède par essai de reproduction, cherchant l’universalité catholique dans l’uniformisation des enseignements, des normes et des modes d’expression de la foi. La romanisation selon le modèle latin devient la condition de l’unité et la garantie de la catholicité. Paradoxalement l’auteur nous montre que la remise en cause de ce projet n’est pas venue de l’intérieur, d’une contestation des séminaristes, même à l’heure des indépendances et de l’affirmation des identités nationales. Elle a été introduite après la deuxième guerre mondiale par une nouvelle génération de directeurs français, missionnaires par vocation, professeurs par nécessité, en phase avec les aspirations réformatrices et modernisatrices de leur génération.

L’expérience de Penang aboutit ainsi dans les années 1960 à la prise de conscience qu’il faut changer de cap et s’ouvrir au monde. Elle n’échappe pas à la grande crise de l’idée missionnaire qui ébranle les Eglises chrétiennes historiques durant les décennies 1960-1970, ni à la multiplication des obstacles géopolitiques qui rendent impraticable le rêve d’un séminaire asiatique multinational. Placée dans une position inconfortable, la nouvelle équipe de directeurs comprend en 1968 qu’il faut tourner la page de la formation sacerdotale telle qu’elle est incarnée par le Collège général et passe le pouvoir à l’Église malaisienne. La décision est prise de transférer le patrimoine et la direction du Séminaire, et de mettre fin à 160 ans de vie commune.