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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Brepols
Pages: 732
Lieu: Turnhout (Belgique)
Année: 2015

Notes de lecture

Écrit par Claude Prudhomme

L’ouvrage est le sixième publié dans la collection d’Anthologies de textes missionnaires dirigée par Chantal Paisant. Après Les écritures de la mission dans l’outre-mer insulaire, puis en Extrême-Orient, Les lettres d’exil des congrégations françaises (1901-1909), La mission au féminin et Missions chrétiennes en terre d’islam, cette nouvelle publication se propose d’offrir à partir de textes inédits, ou ayant très peu circulé, une vision d’ensemble des missions en Afrique et à Madagascar, catholique et protestantes, depuis ses débuts jusqu’à ses versions les plus contemporaines. Bien qu’elle ne prétende pas offrir une édition critique des textes, elle comporte un appareil scientifique systématique sous forme d’introductions, parfois très développées, et de notes rédigées par celui ou celle qui a proposé le document. Ces informations permettent au lecteur de comprendre le contexte de la rédaction et les références aux événements auxquels il est fait allusion. Huit cartes et vingt-deux clichés photographiques complètent un ensemble très représentatif des différentes faces de la mission et présenté avec soin. Annie Lenoble-Bart s’est en effet montrée soucieuse de réunir des témoignages de genres littéraires différents qui, à leur manière, font entrer dans la pensée et la logique des acteurs. Elle a aussi eu soin de prendre en compte l’Afrique dans sa diversité linguistique, régionale, culturelle. Une telle ambition aurait pu aboutir à une simple juxtaposition de documents sélectionnés de manière arbitraire ou aléatoire. Le regroupement adopté parvient au contraire à mettre en évidence les continuités et les mutations en adoptant un ordre chronologique et thématique. Le pari initial, qui était de mettre en connexion la connaissance des fonds acquise par les archivistes de grandes sociétés missionnaires (missions africaines de Lyon, Pères Blancs, Spiritains, Sœurs Blanches) et les historiens de la mission, est pleinement gagné. Au total dix-huit spécialistes ont été mobilisés. Insistons sur le rôle joué dans cette collecte par les archivistes, en particulier Pierre Trichet, archiviste de la société des missions africaines de Lyon, à l’origine de neuf documents, mais aussi ses collègues Jean-Claude Cellier et François Richard (archivistes des Pères Blancs), Gérard Vieira (archiviste spiritain, décédé) ou Émilie Gangnat (Defap, Paris).

On ne saurait trop inviter le lecteur à choisir son propre parcours dans cette bibliothèque des missions en Afrique. L’objectif d’un tel ouvrage n’est pas de proposer une somme rendant compte de l’histoire et de la vie de toutes les missions. Il serait donc mal venu de chercher à pointer des lacunes ou de discuter les choix. Suivant ses besoins et ses humeurs, le lecteur est par contre sûr de trouver une documentation originale et riche, au plus près des événements et du terrain.

Les textes retenus pour évoquer dans la première partie les « premiers départs, et les premières réalisations » correspondent tous à des expériences différentes. Ils mettent en scène des personnalités remarquables (dont deux femmes missionnaires, la catholique Anne-Marie Javouhey, présentée par Geneviève Lecuir-Nemo, et la protestante Elisabeth Witrock mise en contexte par Waltraud Verlaguet) ou des groupes organisés au sein de sociétés qui ont leur propre logique (Sœurs Blanches avec un commentaire d’Hildegunde Schmidt). Le récit de vie d’Elisabeth Witrock constitue un remarquable exemple, encore trop rare, de la richesse de ces témoignages ordinaires qui laissent entrevoir l’intimité des acteurs et, ici, les épreuves acceptées au nom de la mission, y compris la séparation d’avec les enfants. Tous les textes confirment l’importance décisive des premiers contacts, saisis en un moment précis ou durant une période plus longue, et décrivent la vie des missionnaires sans chercher à l’embellir pour les besoins de la propagande missionnaire.

La seconde partie s’attache à décrire « la vie des missions » au quotidien avant 1914. Les missions africaines de Lyon y occupent une place centrale mais pas exclusive grâce à la part réservée aux missions protestantes du Gabon. Les témoignages du xxe siècle occupent une place plus limitée mais la reproduction à l’identique (avec les phrases barrées) des instructions de Monseigneur Streicher en Ouganda (1916) restitue en quelques pages, mieux qu’un long discours, les priorités des missionnaires en matière de catéchisme, de langues, d’écoles. La valeur de l’anecdote est démontrée par Jean-Marie Bouron à propos d’un missionnaire du Burkina Faso. Enfin le journal de Paul Coulon, missionnaire et journaliste dans le Congo Brazzaville indépendant, devenu historien, restitue avec tact les nouvelles relations qui s’instaurent entre missionnaires et clergé africain.

La dernière partie est celle qui présente la plus grande hétérogénéité sous le titre « Mutations dans la mission ». Mais plutôt que de procéder à un tri, l’éditrice a choisi de multiplier les points de vue et les échelles. Les treize textes retenus donnent au final une image suggestive de l’effervescence missionnaire après la seconde guerre mondiale. De la promotion d’un art chrétien indigène (P. Trichet) à la fondation d’une université nationale au Rwanda (Annie Bart), des interactions avec le champ politique en Algérie (Mgr Teissier) ou à Madagascar (Marc Spindler et Didier Galibert) à la confrontation aux cultures en Tunisie (Gérard Demererseman) ou en Afrique subsaharienne (Édouard Brion et Catherine Foisy), des comptes rendus de voyage (Catherine Marin) aux initiatives en faveur de la formation continue (Jean-Pierre Chrétien), de la pastorale à la théologie, la vie des missionnaires s’avère plus que jamais indissociable de l’émergence d’un monde chrétien aux frontières dilatées qui expérimente les richesses, les questions, les conflits nés de la mondialisation.

À l’heure d’internet on pourrait s’interroger sur l’opportunité de telles entreprises. Pourquoi ne pas mettre en ligne la documentation brute des archives et constituer des bases de données ambitieuses au lieu de proposer une simple anthologie ? L’ouvrage nous semble au contraire démontrer qu’il existe toujours une place pour une catégorie intermédiaire, entre la base de données brutes et l’édition critique de documents particuliers. Seule l’anthologie est à même de donner le goût de ces sources à ceux qui n’ont ni l’occasion ni le désir d’aller aux archives, de fournir aux enseignants et aux étudiants des textes originaux, et de combattre des préjugés tenaces. Les textes missionnaires, dès lors qu’ils sont pris à la source, se révèlent en effet des documents irremplaçables pour écrire une histoire connectée, expérimentée dans les missions bien avant qu’elle ne soit en vogue parmi les universitaires.