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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Éditions Alphil
Pages: 470
Lieu: Neuchâtel
Année: 2014

Notes de lecture

Écrit par Philippe Martin

Cet ouvrage est l’adaptation d’une thèse soutenue en 2012. L’auteur, avec une grande précision et grâce à de multiples archives toujours bien mises en valeur, se penche sur l’histoire genevoise de l’Église catholique chrétienne, une des trois Églises nationales suisses, donc reconnue par l’État. Elle se pose en alternative à Rome avec lequel elle est en rupture sur bien des points : le statut du célébrant (pas d’obligation de célibat), le rejet de certains dogmes (Immaculée Conception de Marie et Ascension corporelle de la Vierge), l’organisation ecclésiale (elle privilégie une vision synodale), la place du pape (rejet de son infaillibilité), la célébration (réalisée en langue vulgaire)... Même si elle se rattache au mouvement vieux catholique hollandais, allemand et suisse, sa naissance demeure profondément ancrée dans le contexte du Kulturkampf local. Elle est d’abord portée par des élites catholiques libérales, souvent immigrées, qui souhaitent pleinement intégrer la vie civique et se démarquer d’un clergé considéré comme rétrograde et ultramontain à l’image de la politique menée par Mgr Mermillod (vicaire apostolique de Genève). Elle est aussi voulue par les autorités civiles qui, lancées dans un processus de sécularisation de certains lieux (les cimetières, l’école...), désirent uniformiser les pratiques religieuses, voire instaurer un christianisme non confessionnel, et lutter contre l’influence romaine.

Comme le dit un sous-titre de l’ouvrage la question est simple : « Que faire du religieux ou comment laïciser l’espace public ? ». L’alliance entre ces deux courants est observée avec une grande finesse grâce à la présentation de trajectoires personnelles. Ce sont des hommes du cru, comme Marc Héridier, représentant d’une « génération nouvelle » de catholiques, ou l’intervention de ténors du débat théologique, tel Hyacinthe Loyson, ancien carme ayant rompu avec l’Église.

Le 23 mars 1873, à une écrasante majorité (9 081 oui contre 151 non) le peuple genevois adopte la loi sur le culte catholique. C’est la volonté de trouver une place aux catholiques tout en refusant Rome qui est honni. Un contemporain, Étienne Patru, assure que le catholicisme romain est « l’adversaire le plus acharné, le plus convaincu et le plus ancien de toute forme de tolérance » (cité p. 350). Sarah Scholl décrit alors la mise en place de la nouvelle Église : le choix des curés, la gestion des sanctuaires, le travail des conseils laïcs... Elle décrit également les efforts déployés en vue de créer ce qu’elle nomme « une nouvelle culture catholique » : réforme du catéchisme qui débouche sur une relecture de l’histoire ; instauration d’une liturgie réinventée ; promotion de la place de la femme... Soutenue par les autorités cantonales, l’Église catholique chrétienne se pense libérale et nationale.

Dès le début des années 1890, les signes d’un futur échec sont perceptibles. Si une partie des catholiques a rejoint la nouvelle structure, la majorité demeure attachée à Rome et aux pratiques ancestrales. Les tensions entre les deux tendances sont immédiates, débouchant sur des conflits quand il est question de l’affectation des édifices. L’Église catholique chrétienne souffre aussi de problèmes structurels, surtout de son incapacité à recruter un clergé compétent qui accepte de rester en place. Le soutien de l’État n’est pas suffisant pour assurer son succès.

D’autant plus que le contexte a changé. Les positions des catholiques romains évoluent alors que disparaissent les meneurs de la lutte des origines comme Mgr Mermillod. Le pouvoir genevois se transforme aussi, se rendant compte que la voie inaugurée en 1873 l’amène dans une impasse. Il fait admettre cet échec à la population quand, le 29 juin 1907, le vote populaire accepte la séparation des Églises et de l’État.

Ce livre pourrait apparaître comme une étude de micro-histoire, l’échec d’une tentative de modifier le catholicisme par un petit groupe, l’incapacité pour un pouvoir politique de contrôler le catholicisme local. Ne le considérer que sous cet angle serait une erreur. Le cas de cette communauté permet en effet de considérer des questions fondamentales. Comment un catholique s’adapte-t-il au monde : doit-il être membre d’une communauté (ici l’espace genevois) ou appartenir à une Église universelle, quitte à se mettre en rupture avec la société qui l’environne ? Quels liens doit-il entretenir avec le politique ? Comment peut-il adhérer à la « modernité » de son temps tout en se revendiquant de la tradition ? À la fin du xixe siècle, des Genevois ont apporté des réponses à ces questions. Le livre nous montre qu’ils n’ont pas réellement réussi. Mais leur combat est celui de tous les croyants pris entre plusieurs fidélités, entre le Ciel et le politique... C’est une lutte de toutes les époques.