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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme
Pages: 176
Lieu: Paris
Année: 2015

Notes de lecture

Écrit par Claude Prudhomme

Collection « Interventions »

L’auteur poursuit à travers ce nouvel ouvrage son étude de la laïcité à partir du double point de vue de l’historien et du sociologue, avec pour ambition affirmée de continuer à peser dans le débat qui traverse à nouveau depuis trois décennies la société française. Il a choisi de ne rien changer à son texte, écrit avant les événements tragiques de janvier 2015, et se contente d’ajouter quelques lignes en guise d’avertissement au lecteur : « Certains passages deviennent d’autant plus d’actualité. Pour ne prendre qu’un seul exemple : l’affirmation que la laïcité risque d’être “contre-productive” si elle “n’isole pas les extrémistes du reste de leurs communautés” acquiert une singulière résonance ».

On comprend mieux à lire l’ouvrage pourquoi Jean Baubérot fut le seul en 2003 à s’abstenir au moment du vote de la Commission Stasi parce qu’elle préconisait l’interdiction des tenues et des signes qui manifestent une appartenance religieuse et politique (d’où est sortie la loi du 15 mars 2004 interdisant les signes ostensibles de signes religieux dans l’école publique). De telles mesures lui apparaissaient inefficaces et de nature à favoriser le développent d’un extrémisme religieux en fournissant, à l’inverse de ce qui était attendu, une manière de marquer sa différence, y compris au prix de la provocation, au point de trouver dans la sanction la preuve du rejet et la nécessité de s’isoler. Il y voyait le risque d’une dérive de la laïcité mise au service d’affirmations identitaires propres à stigmatiser ceux qui la conçoivent autrement.

L’objet principal de l’ouvrage est de mettre au clair la multiplicité des modèles de laïcité repérables en France et de procéder à une critique argumentée des discours successifs qui ont prétendu définir la « vraie » laïcité ou la « laïcité à la française ». Il décline en sept modèles une des conclusions de Laïcité, 1905-2005 : « Suivant l’espace-temps considéré, la laïcisation prend des formes différentes » (p. 250). Rappelant en sociologue que le discours dominant à un moment donné est l’expression d’un rapport de forces politique et social, il expose dans une première partie les quatre visages pris dans le passé par la laïcité. Il oppose les modèles vaincus en 1905, distinguant en leur sein la laïcité antireligieuse (version Maurice Allard) et celle attachée à l’ambition gallicane de contrôler la religion (Émile Combes) et les modèles victorieux portés par Ferdinand Buisson et Aristide Briand. Ceux-ci sont caractérisés par l’affirmation de la neutralité de l’État que Briand associe à l’obligation d’assurer la liberté de conscience et de garantir le libre-exercice des cultes (Article 1 de la loi de 1905). La seconde partie lui permet de discerner trois nouveaux modèles dont l’actualité ne cesse de nous donner des illustrations. Laïcité ouverte qui se veut garante de la liberté des croyances ; laïcité identitaire qui fait de la laïcité une arme contre les religions d’importation considérées comme des menaces pour l’autonomie de la société ; laïcité concordataire qui survit en Alsace-Moselle malgré des critiques récurrentes. Enfin une troisième partie tente d’expliquer le glissement de la laïcité intransigeante de la gauche vers la droite en exploitant la notion de « seuils de laïcisation » avancée par l’auteur dans sa thèse et reprise en 2004 dans Laïcité (1905-2005) entre passion et raison.

L’ouvrage, concis, incisif et pédagogique renforce les positions de tous ceux qui considèrent que la laïcité n’existe qu’à travers ses mises en œuvre historiques. Résultat d’une construction sans cesse reprise ou remise en cause, elle doit s’ajuster à des conditions nouvelles. Pour Baubérot, le danger est aujourd’hui de confondre le public avec l’espace public, c’est-à-dire celui dans lequel se retrouvent des hommes et des femmes de conviction différente. La neutralisation de l’espace ouvert au public, sous prétexte que la croyance est du domaine privé, relève d’une intention qui n’est pas celle de la loi de 1905. Cette dernière s’est au contraire attachée à permettre la manifestation des croyances dans l’espace partagé par tous dès lors qu’elle ne trouble pas l’ordre public.

On le voit, cet essai n’est pas destiné à donner des solutions toutes faites mais il constitue un nouvel apport stimulant doublé d’une mise en garde convaincante contre les récupérations politiques en cours. Il est finalement un appel opportun à la clarification collective dans un contexte de passions plus que de raison. On peut seulement craindre qu’une lecture superficielle, partielle et ne retenant finalement que le titre, ne vienne alimenter l’idée que la laïcité est une auberge espagnole et que chacun peut l’interpréter à son gré.