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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: La Découverte
Pages: 190
Lieu: Paris
Année: 2014

Notes de lecture

Écrit par Oissila Saaidia

L’ouvrage de Baudoin Dupret s’inscrit dans une tradition française de l’anthropologie du droit dont l’un des pionniers est Bernard Botiveau. En effet, depuis une trentaine d’années, en parallèle de la déconstruction des savoirs orientalistes autour du droit musulman, des études apportent un éclairage stimulant sur les évolutions de la pensée juridique dans le monde musulman depuis le xixe siècle. S’il est acquis que les sociétés musulmanes ont toujours produit de la matière normative indépendante des prescriptions religieuses – cf. les normes juridiques en matière commerciale ou encore la pratique de l’exhérédation des femmes dans les sociétés kabyles – le xixe siècle reste celui de la codification du droit dans les sociétés musulmanes selon les règles du droit positif et «la charia» n’y échappe pas.

Dans La charia. Des sources à la pratique, un concept pluriel, l’auteur met à la disposition d’un public plus large le bilan des recherches qu’il a effectuées lui-même ou auxquelles il a participé à propos d’un terme dont la complexité alimente des polémiques sans fin et des malentendus permanents. Pour tenter d’y voir plus clair, sans prétendre susciter une unanimité impossible, l’auteur définit en amont la posture à partir de laquelle il entend «mettre de l’ordre», tout en rappelant que mettre de l’ordre ce n’est pas «dispenser le juste et le vrai», mais avant tout «dresser une sorte de carte» permettant d’éviter les embûches et les impasses comme les raccourcis simplificateurs (p. 8).

Le résultat de cette démarche est un exposé précis, argumenté, nuancé. Il s’interroge d’abord sur le concept et ses variations, selon les contextes et les usages. Dans un second temps, il montre comment s’est effectué le glissement du Coran et de la tradition prophétique, considérés comme sources de la Loi divine, à la charia elle-même, montrant comment la Loi divine visant à tracer le chemin qui mène à Dieu, s’inscrit dans l’histoire pour devenir lois humaines et fiqh (corpus de jurisprudence s’appliquant aux musulmans). De manière paradoxale, l’acceptation de la règle du consensus n’empêche pas la diversité des mises en œuvre par les écoles juridiques sunnites ou chiites. Parcourant ensuite la doctrine, il décrit différentes facettes de cette normativité islamique «qui échappe au concept de droit tel qu’il est habituellement défini» parce qu’elle est d’abord sous-tendue par l’idée de «compensation pour les atteintes portées à la vie, au corps et à la propriété» (p. 94). Il décrit enfin comment la confrontation avec la modernité, caractérisée notamment par l’émergence de l’État-nation, initie une logique de réformes et finalement, l’invention du droit musulman. «L’idée de transformer les règles islamiques en droit, et particulièrement en droit codifié est le résultat d’une invention qui plonge ses racines dans l’irruption européenne sur la scène musulmane», et cela dans le contexte des grands empires coloniaux. Il en a résulté de nouvelles façons de penser la charia fondées sur des négociations permanentes afin de répondre aux nouvelles questions comme, par exemple, la finance islamique. Dans cette effervescence, le droit du statut personnel est souvent présenté comme une sorte de noyau dur, supposé immuable, tandis que la charia devient dans les pays à majorité musulmane un enjeu politique et même une idéologie. Cela ne doit pas masquer la diversité des situations et des positions. Et les polémiques qui surgissent dans les pays où l’islam est minoritaire ne doivent pas davantage occulter la multiplicité des configurations réelles ou possibles dans l’avenir.

Baudouin Dupret sait que son livre ne suscitera pas un consensus parmi les lecteurs, musulmans ou non, mais il rappelle en conclusion une vérité essentielle : à la question « qu’est-ce que la charia, il faut opposer la description de ce qu’on la fait être » (p. 176). C’est la condition préalable nécessaire, sinon suffisante, pour un débat par-delà les passions. En annexe, un petit glossaire définit avec une clarté et une concision remarquables soixante-quinze termes.