Les Ressources

Bibliographies, notes de lectures & colloques organisés par l'ISERL.

Éditeur: Ellipse
Pages: 288
Année: 2016

Notes de lecture

Écrit par Claude Prudhomme

« S’il est une figure qui a marqué, souvent de manière traumatique, l’imagination collective des sociétés occidentales, c’est bien celle de Satan ».

Les ouvrages scientifiques qui lui sont consacrées sont pourtant peu nombreux. La somme collective publiée en 1948 dans la collection des Études carmélitaines et republiée trente ans plus tard en format de poche a longtemps constitué une synthèse isolée qui paraissait définitives, en offrant une synthèse de ce que pouvait dire le croisement d’approches exégétiques, théologiques, historiques, psychologiques (Françoise Dolto). Lionel Obadia a pris un autre parti en privilégiant les ressources de l’anthropologie. Il consacre le premier chapitre aux origines religieuses de Satan. Il émerge d’abord dans le judaïsme même si l’assimilation du Serpent de la Genèse au Diable s’effectue tardivement avec le livre de la Sagesse, rédigé en grec, qui ne figure pas dans le Tanakh ou « Bible hébraïque ». Puis il s’impose avec le christianisme (il tient une place centrale comme adversaire du Christ dans le Nouveau Testament), enfin dans l’islam avec le Coran qui le mentionne à de multiples reprises sous le nom de Démon(s) ou d’Iblis. Incarnation du refus de se soumettre à Dieu, opposant irréductible de Dieu, il est celui qui divise et accuse (en grec diabolos) mais aussi devient à l’occasion le porteur de lumière (Lucifer dans le livre d’Isaïe). Personnalisation des forces du mal, il constitue pour le croyant une menace qui oblige à se protéger contre les intermédiaires qu’il utilise (démons), à discerner les signes au travers desquels on peut le reconnaître et à identifier les visages qu’il est capable de prendre. Il est l’objet d’une science particulière destinée à lui faire une place dans le savoir religieux (démonologie) et la géographie de l’au-delà (enfers). Il s’agit ainsi de fournir aux fidèles les moyens de le débusquer et de le combattre, notamment à travers des procès intentés par l’Inquisition contre les sorcières, plus nombreuses que les sorciers à être accusées de passer des pactes avec les forces obscures. Mais la réprobation de l’Église en Occident et le recours au bras séculier n’empêchent pas Satan d’exercer une véritable fascination qui peut déboucher sur des rituels destinés à capter sa puissance. On aurait pu penser que l’arrêt progressif de la chasse aux sorcières à la fin du xviie siècle et le recul de la « pastorale de la peur », manifestations de l’épuisement de la croyance en l’omniprésence du Diable, auraient entraîné sa disparition. L’intérêt de l’approche anthropologique est au contraire de montrer comment cette figure se transforme à toutes les époques, résiste à la victoire apparente de la démarche scientifique et des rationalismes. Les trois derniers chapitres sont particulièrement bienvenus par leur analyse fine des chemins par lesquels Satan revient dans la culture moderne, au prix de transformations constantes et d’ajustements qui en font le symbole de la transgression des normes et des interdits. Alors même que la croyance à l’enfer recule de manière spectaculaire au xxe siècle, et avec elle un discours fondé sur la culpabilisation et la peur, la mort de Satan n’a pas eu lieu. Sa réapparition dans la culture et les croyances donne naissance à des mouvements sectaires et à des cultes sataniques qui inquiètent les autorités et échappent à tout contrôle social. Dans la musique ou la littérature, Satan devient même l’emblème d’une contre-culture qui se veut une alternative à la culture des élites. Le retour de Dieu et du religieux, ou du moins sa réactivation, a ainsi son pendant dans le retour de Satan, d’autant que les formes les plus prosélytes du christianisme (mouvements néo-pentecôtistes) et de l’islam le désignent comme un adversaire bien vivant et multiforme (cf. le grand Satan et les petits Satans dans le discours de Khomeiny). On aurait pu évidemment élargir l’enquête à d’autres cultures et d’autres religions, ou reprendre les controverses qui ont secoué le monde des historiens depuis trente ans quant à l’interprétation de la croyance aux démons et au Diable. Ce serait reprocher à l’auteur ce qu’il n’a pas voulu faire et perdre de vue ce qu’il nous montre avec efficacité : l’aptitude de Satan à renaître et à adopter de nouveaux visages. Ruse suprême ?

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