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Bibliographies, notes de lectures & colloques organisés par l'ISERL.

Éditeur: Éditions Alphil
Pages: 262
Lieu: Neuchâtel
Année: 2014

Notes de lecture

Écrit par Fabienne Henryot

Il faut se réjouir que les travaux doctoraux, exécutés dans l’enthousiasme, débouchent aussi sur des débats féconds et intergénérationnels qui font surgir des questions transverses. C’est ainsi qu’est né, les deux éditeurs scientifiques de ce volume le rappellent, le colloque organisé à Genève les 18-19 janvier 2013 et dont ce volume est le fruit. Les douze contributions de ce livre testent les liens complexes entre convictions religieuses des élites dirigeantes, modèles d’urbanité et de communalité, stratégies confessionnelles des villes, exercice du pouvoir, moralisation de la société. Autant de concepts dont on voit d’emblée le caractère simplificateur mais qui constituent aussi des voies d’exploration intéressantes pour comprendre quand, pourquoi et comment s’organise, entre la crise de la fin du Moyen Age et la confessionnalisation des États européens, la soumission de « tout citoyen (laïc ou ecclésiastique) à l’ordre social et moral voulu par les pouvoirs civils » (p. 8). Il faut, de ce point de vue, savoir gré à Pierre Monnet qui, dans un propos introductif et historiographique, problématise et remet en contexte des concepts d’histoire politique comme « citoyenneté », « contrôle social », « religion civique » etc., afin de déterminer comment « l’institution se sacralise et le sacré s’institutionnalise » (p. 26) au sein des villes, à supposer que celles-ci constituent une matrice de ce processus, ce qui reste à prouver. L’enquête est menée sur un espace à la construction non encore aboutie à l’époque considérée, l’espace helvétique hétérogène du point de vue linguistique, économique, démographique, politique et bien sûr, confessionnel. La ville, qu’elle soit confédérée (Fribourg, Bâle, Berne, Lucerne, Zurich), alliée (Genève, Mulhouse, Neufchâtel) ou sujette (Lausanne, Lugano), y polarise des territoires parfois étendus.

Les dix études de cas relèvent parfaitement le défi de décrire le « paradis politique citadin » (p. 11) et son évolution au cours des cinq siècles envisagés, puis sa déclinaison en normes culturelles « imposées du haut ou consenties du bas pour donner consistance au lien social et au contrat civique » dans la variété de l’espace urbain, en tant que territoire et en tant que hiérarchie d’individus et de groupes. En quoi, finalement, la composante religieuse permet-elle d’apaiser les rapports de force, de ritualiser et de scripturaliser les pratiques sociales en créant un consensus, ou au besoin, d’imposer par l’obligation l’unité civique ? La régulation des émotions et des mœurs est l’indicateur d’un processus de mutation politique favorisant l’émergence de pouvoirs concurrentiels (la ville, le prince, les Églises). Il aboutit à un enchevêtrement de pratiques et de représentations, de constructions mentales et de mises en scènes symboliques et, parfois, à une religion communalisée favorisant un contrôle social et moral exacerbé.
Le lecteur croisera trois types d’analyses dans ce volume.

En premier lieu, une série de contributions s’attache à comprendre comment se forgent, se légitiment et se discutent le concept de Magistrat chrétien et ses différents avatars dans l’espace helvétique. C’est le parti-pris d’O. Kammerer qui examine la situation de Mulhouse, ville alliée de la Confédération qui connaît un basculement en 1529 lorsque l’adoption de la Réforme est décidée par le Conseil ; le maintien de la paix publique, nécessaire pour conforter la position diplomatique et géopolitique de la ville entourée de toutes parts des Habsbourg catholiques, se double d’une moralisation citoyenne imposée par le Magistrat et non plus par l’Église, favorisant le protestantisme sans exclure les catholiques tant qu’ils ne troublent pas l’ordre public. Considérant cette fois Genève, M. Caesar propose une lecture nuancée, sans parti-pris « d’en haut » ou « d’en bas », de la politique religieuse des autorités municipales de Genève sur un long xve siècle. C’est le discours religieux qui légitime la police urbaine et le contrôle des mœurs, faisant valoir que l’obéissance du citoyen est plutôt une soumission à la volonté de Dieu ; les autorités ou certains citoyens se présentent désormais comme « des intermédiaires dans la gestion du salut des citoyens » (p. 87). Deux siècles plus tard, P.-O. Léchot observe à Neuchâtel l’élaboration de la philosophie politique de Jean-Frédéric Ostervald, elle-même issue de l’expérience du théologien lors de ses années de pastorat à Neuchâtel, dans le contexte du conflit entre les autorités réformées et le pouvoir urbain persuadé d’incarner l’idéal du magistrat chrétien. Sa pensée va dans le sens d’une limitation du pouvoir civique.

Une seconde catégorie de contributions propose de partir cette fois des institutions politiques et d’examiner l’ordre social imaginé par les institutions civiques et les instruments dont elles disposent pour le concrétiser et l’imposer. C’est l’approche privilégiée par O. Richard, qui se penche sur le rituel du serment à Bâle, Berne, Lucerne et Zurich, afin de comprendre la permanence et l’efficacité d’une procédure d’encadrement de la population dans un long xve siècle, reposant sur le principe d’association entre citoyens égaux mais détournée dans le sens d’un instrument de gouvernement pour les autorités urbaines. L’assermentation comporte une forte dimension religieuse, qui engage autant les pouvoirs que les bourgeois. C’est encore le questionnement de S. Manzi, qui observe les rapports changeants entre les pouvoirs urbains et les couvents mendiants (dominicains et franciscains) à Lausanne : la proximité est entretenue au milieu du xve siècle car elle profite autant aux couvents qu’au Conseil, permettant une légitimation réciproque des missions de chaque entité. Ces liens se distendent nettement entre la fin du xve siècle et les années 1530, avant de se resserrer dans les années qui précèdent la sécularisation, lorsque la ville redevient l’un des principaux bienfaiteurs des couvents, avant la suppression des établissements réguliers par le gouvernement bernois en 1536. À Lugano, A. Moretti remarque de son côté l’importance des structures ecclésiastiques, masculines et féminines, dans la ville au Moyen Age puis à l’époque moderne. La commune, dominée par quelques riches familles catholiques, s’appuie nettement sur ces couvents, qu’elle favorise par des dons substantiels, dans l’idée d’une économie du salut dont ces institutions sont les garantes. Le développement des idées des Lumières, au xviiie siècle, change l’attitude de ces familles, qui redirige la vie consacrée exclusivement vers l’utilité sociale (éducation, charité). Dans la même ville, et pour la même période, M. Schnyder s’intéresse à la prédication, financée par les autorités civiles qui recrutent et rétribuent le prédicateur, dont elles attendent à la fois le renforcement de leur légitimité politique, le progrès de la pacification sociale dans un bourg sujet, et la moralisation des citoyens. Cette étude sur la prédication met aussi en évidence l’existence d’ordres et d’imaginaires civico-religieux concurrentiels, comme l’observe également K. Utz Tremp à propos de l’élection du curé de Fribourg par les bourgeois de la ville à la fin du Moyen Age et au début de l’époque moderne, cette procédure étant contestée par les seigneurs et les pouvoirs urbains qui cherchent à discipliner les clercs, donc à contrôler leur nomination. Dès lors, les revendications religieuses et morales peuvent masquer plus ou moins implicitement des enjeux politiques et l’exigence d’autonomie locale. C’est l’hypothèse de N. Staremberg à propos de la situation lausannoise au xviiie siècle, lorsque les relations se tendent entre le consistoire, institution religieuse et judiciaire impliquée dans la moralisation des citoyens, et le gouvernement bernois, les pasteurs vaudois étant accusés de mener une éducation sociale inefficace, et eux-mêmes estimant que l’État ne donne pas les moyens de cette éducation, favorisant par là même l’athéisme. La dénonciation de pratiques sociales emblématiques du « plaisir » du citoyen (théâtre, danses, jeux…), partagée par les pouvoirs urbains, croise le désir d’autonomie décisionnelle par rapport à Berne, favorable à une laïcisation contrôlée de la société.

En troisième lieu, d’autres auteurs ont préféré examiner le paysage religieux à travers ses composantes bien connues désormais des historiens (couvents, processions, curés et pasteurs…) pour relever ce qu’elles doivent, dans leurs configuration et pratiques, au politique et ce en quoi elles favorisent l’autocontrainte chez le citoyen chrétien. Ainsi, D. Adamoli observe à Lugano le rôle des confréries dans la constitution d’un ordre civique fait de hiérarchies, de préséances, d’émulation dans la dévotion et dans l’honneur. En cela elles ont relayé la construction d’un prestige et d’un ordre social à travers un langage religieux et symbolique qui fait la part belle aux membres du patriciat urbain ; l’adhésion populaire aux manifestations spectaculaires de ces institutions, en particulier les processions, a permis la reproduction de génération en génération d’un modèle civique et religieux. À cet endroit, une analyse tenant compte de la donnée spatiale – la territorialisation du sacré à l’échelle urbaine, en quelque sorte – aurait permis de compléter les analyses. Nul doute que les villes catholiques comme protestantes s’y prêteraient. La contribution des clercs à la circulation d’une information légitimante pour le pouvoir urbain aurait pu aussi être examinée, ainsi que le rapport aux reliques, aux dévotions locales etc.

Ce sont là des pistes qui ne retirent rien à l’intérêt de ce volume, qui éclaire autant un territoire (l’espace helvétique dans son hétérogénéité) qu’une question fondamentale, voire fondatrice, de la modernité. Il le fait en tentant d’écrire une histoire sociale du religieux plutôt que de décrire, de manière tentaculaire, les manifestations du religieux dans les pratiques sociales. « La solidité du lien social est absolument calquée sur une théologie de l’urbain » écrit F. Walter (p. 251) en écho à l’introduction de P. Monnet. L’imaginaire moral et chrétien qui fonde les pratiques urbaines du pouvoir entre Moyen Age et temps modernes est producteur de pratiques sociales variées et nuancées, entre consensus et contestation.

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