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    Bibliographies, notes de lectures & exercices dédiés aux étudiants.
Éditeur: Karthala
Pages: 402
Année: 2015

Notes de lecture

Écrit par Annie Bart

Yaoundé/Paris, Clé/Karthala, Collection Histoire des mondes chrétiens

À un moment où la célébration du cinquantenaire d’un grand nombre d’indépendances permettait de revenir sur ce moment-clé, le Centre de recherches et d’échanges sur la diffusion et l’inculturation du christianisme (Crédic) choisissait un thème connexe, celui de l’autonomie (en régime protestant) et de l’autochtonie (disent les catholiques) d’Églises nées de la mission récente. Pour ce faire, le Crédic s’est réuni pour la première fois au Cameroun, à Yaoundé, en partie dans les locaux de l’École normale supérieure et au Centre de la Congrégation du Saint-Esprit (La Casba).

La publication dans la collection « Histoire des mondes chrétiens » chez Karthala qui a suivi cette rencontre a bénéficié de la collaboration d’un éditeur local, Clé (Centre de littérature évangélique) : son directeur – Marcelin Vounda Etoa – a d’ailleurs souligné les enjeux relevés par sa maison pour la difficile diffusion et commercialisation des textes théologiques africains (p. 261-274).

Les 21 autres textes retenus pour le volume sont majoritairement en français : le bilinguisme officiel en cours au Cameroun explique aisément la présence de deux communications en anglais. Et une majorité (14) sont écrites par des Africains et des Africaines, principalement camerounais(e)s (12). Ce qui explique la part importante consacrée au Cameroun, en particulier dans les troisième et quatrième parties du livre.

Dès l’avant propos, les responsables situent bien les enjeux « des différentes étapes du passage des Missions aux Églises autonomes/autochtones » (p. 8), après avoir clarifié les termes utilisés. Ils présentent ce qui fait la richesse de leur positionnement : aborder ces questions « sous les regards croisés et dépassionnés d’intervenants du Nord et du Sud, spécialistes du fait missionnaire sous l’angle de diverses disciplines, ou acteurs de la mission » (p. 9). De fait, nous sommes en présence d’un ensemble pluridisciplinaire et comparatiste, ancré dans un cadre historique prégnant qui va de la colonisation jusqu’au vécu actuel avec toutes les nouvelles formes d’Églises de type charismatique qui recomposent le paysage ecclésial.

La première partie, Typologie des autonomies/autochtonies en perspective catholique et protestante, revient sur des généralités qui permettent de mieux comprendre les évolutions. Le chapitre 1 pose, dès son titre, une question qui est au cœur de la problématique abordée :

« L’autonomie des Églises protestantes d’Afrique a-t-elle constitué un modèle pour l’indépendance des États ? ».

Jean-François Zorn redit dans son développement :

« Je me suis demandé si l’antécédence – de quelques années seulement certes – de l’accession à l’autonomie des Églises anglicanes et protestantes ne constituait pas une sorte de modèle pour l’accession à l’indépendance politique » (p. 20).

Après toute une série d’explicitations qui remontent à la période pré coloniale, l’auteur synthétise sa pensée avec « l’analyse (…) du lien actuel entre ce qu’[il] nomme «le fait national africain» et «le fait ecclésial africain» car les deux sont intimement liés » (p. 28). Et sa conclusion lui permet de répondre à la question initiale :

« Si l’autonomie des Églises n’est pas un modèle au sens strict du terme pour l’indépendance des États, elle a créé un habitus de ces Églises dans les divers pays africains depuis la période missionnaire jusqu’à nos jours. Cet habitus a marqué la vie publique et contribué à l’émergence d’une société civile dans tout le continent. C’est à ce propos peut-être qu’on peut parler d’un modèle de type politico-religieux de laïcité à l’africaine comparable à un nouvel alliage des traditions africaines elles-mêmes et des apports étrangers, que les générations à venir auront à confirmer tout en les réinventant » (p. 31).

Les chapitres suivants abordent le sujet sous l’angle catholique. Bernadette Truchet revient sur les positions de Rome pendant la période charnière de l’Entre-Deux-Guerres, avec une analyse de deux textes pontificaux majeurs, Maximum Illud (1919) et Rerum Ecclesiae (1926). Le Dominicain bien connu, Eloi Messi Metogo, lui, traite d’une question qui tient à cœur à nombre d’Africains : Qu’en est-il de la décolonisation de la théologie et de la pastorale dans l’Église catholique, 50 ans après Vatican II ? Le contexte d’un autre cinquantenaire, celui du Concile, l’incite à examiner ce que sont devenues la théologie de la révélation, l’ecclésiologie et la pastorale avec cette question :
« Le renouveau conciliaire a-t-il contribué, dans ces domaines, à la décolonisation théologique, en Afrique et ailleurs ? » (p. 47).

Il plaide pour une « démocratisation » de la théologie avec une ouverture aux laïcs, aux femmes pour « approfondir les options fondamentales du Concile » (p. 58).
Ignace Ndongala Maduku prend la suite pour embrasser la période de 1956 à 2013 et, à travers les idées des théologiens africains, voir si « l’autonomie des Églises locales d’Afrique [est] requête légitime ou quête illusoire » (p. 59). Pour ce faire, il étudie le parcours de quelques théologiens ou évêques africains (Meinrad Pierre Hebga, Jean-Marc Ela, Fabien Eboussi Boulaga, Mgr Monsengwo et d’autres). Ses constatations montrent que le terme autonomie est éminemment polysémique, et rejoint des préoccupations identitaires diverses.
Flavien Nkay Malu clôt cette partie pour se recentrer sur la mission : lieu privilégié de négociation de l’autonomie et de l’autochtonie. À partir de deux exemples congolais, il retrace l’histoire de l’implantation des missions catholiques pour constater leurs transformations actuelles. Elles sont devenues le lieu d’un « enjeu où chacun joue avec des cartes différentes et des règles différentes. D’où des conflits à l’origine du déclin de ce «lieu autrefois prospère» » (p. 92) qu’il détaille ensuite.

À partir de la deuxième partie les études de cas sont la règle, même si le texte de Jean-Marie Bouron nous semble relever davantage de généralités. Tout plan est souvent arbitraire mais en se demandant, lui aussi, si « l’indépendance des États africains [a] contribué à l’implantation des Églises catholiques locales » et à l’aide d’exemples pris dans tout le continent, il revient sur des généralités alors que les autres auteurs traitent d’exemples particuliers. Les thématiques ont été balisées : si la deuxième partie est sobrement intitulée Études de cas (Asie, Pacifique, Amérique du Sud, Afrique), la troisième est baptisée Défi de la gestion des Églises autonomes / autochtones, nées de la mission. Entre théories et pratiques tandis que la quatrième regroupe des illustrations de la dynamique des réseaux de coopération.

Les études sur les dénominations protestantes dominent. Ainsi, l’Église évangélique : en Nouvelle Calédonie et aux Îles Loyauté en 1960 (Gilles Vidal), en Guyane à travers une anecdote savoureuse mettant en scène « le chien du missionnaire » (Philippe Chanson), au Cameroun (Jaap Van Slageren) ; sont aussi présents, les Pentecôtistes du Ghana (Sandra Fancello) ; les Assemblées de Dieu au Gabon (Maixant Mebiame Zomo) ; la Native Baptist Church (Charlotte Ndome Ekotto) et les Presbytériens camerounais (Linda Ankiambom Lawyer puis Michael Kpughe Lang, Salvador Eyezo’o pour terminer). Un chapitre plus général présente les ambiguïtés du partenariat dissymétrique entre Églises du Sud et Églises du Nord malgré le changement des structures missionnaires (Nadeige Laure Ngo Nlend).

Les catholiques ne sont pas oubliés, d’abord à travers une synthèse concernant les Philippines de l’époque moderne à l’époque contemporaine (Fernando Guillen Preckler) mais surtout dans des situations camerounaises. La magnifique iconographie du père Mveng (qui orne, entre autres, la couverture de l’ouvrage) et l’architecture si particulière de « l’église avion » de l’abbé Lucien Anya Noa (Vendelin Abouna Abouna) permettent de visualiser des réalisations originales. Les liens entretenus par les Camerounais à travers des réseaux de coopération sont nombreux et vivaces : avec Lille (Guy Marcel Agoua Awono), avec les Maristes canadiens (Dimitri Magloire Ndo). Enfin, l’influence des charismatiques (Guy Balla Ndegue) complète ce vaste panorama.

Au total nous parcourons un ensemble très riche de réflexions, certes centrées d’abord sur le Cameroun mais sans exclusive, avec des chapitres extérieurs au pays, ou généraux, qui permettent d’être bien en cohérence avec le titre de l’ouvrage.