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Réalisations de l'ISERL.

Voyage d'un Lorrain en Terre sainte au XVIe siècle.

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Deux manuscrits pour un voyage

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En 1531, frère Nicole Loupvent quitte son abbaye bénédictine de Saint-Mihiel pour se rendre en pèlerinage à Jérusalem. Au cours de son périple, frère Loupvent a noté ses réflexions, consigné des légendes et rapidement dessiné quelques points remarquables. À son retour, il reprend l’ensemble de cette documentation avant de la détruire pour réaliser un premier manuscrit, que nous appellerons A. D’un format 27 x 21 cm, il compte 96 folios, recto-verso, chacun comptant entre trente-trois et trente-cinq lignes. Bien écrit, il ne comporte aucun élément de couleur, ni ornement ; seuls quelques dessins à la plume l’agrémentent : objets divers, petit plan du temple… plus des aide-mémoires que de véritables illustrations.

Sur chaque page, la marge est étroite. Les paragraphes sont nettement indiqués ; chacun débutant par une lettre majuscule bien dessinée, souvent avec une certaine recherche. Il n’y a aucune carte, mais frère Loupvent pensait déjà à une reprise ultérieure de son texte. Cette réécriture se lit parfaitement sur notre manuscrit avec ses nombreuses ratures, corrections portées en interligne et notes marginales reprises en B. En outre, régulièrement, il annonce dans la marge les cartes à venir, précisant « ici, ne pas oublier… » ; le manuscrit B comprendra tous ces ajouts. L’ensemble de cet appareil critique est d’une autre main que celle qui calligraphia le récit. Ce manuscrit A, corrigé, cancellé, annoté, surchargé, peut être considéré comme une base de départ d’une nouvelle rédaction. De ce fait, il est devenu après coup un vrai brouillon. Ce qu’il n’est pas au départ.

Plus tardif, le second manuscrit, appelé B, est une mise au propre très soignée et considérablement enrichie, au format 42 x 27 cm. Chacun des deux cents folios, recto-verso, a trente-cinq lignes parfaitement tirées et calibrées. Les paragraphes s’ouvrent par des lettrines de couleur, en majuscules. Ici, aucune rature ne fut admise. Dans la marge, plus large qu’en A, on note la présence de rubriques. Les cartes annoncées dans A apparaissent exactement à la place prévue. Le texte est accompagné d’une vingtaine de vues cavalières et de cartes en couleur. Partout, le pittoresque est recherché : petits pèlerins en marche, pêcheurs, drapeaux au vent… Ces détails donnent une vie à des compositions bien souvent inspirées des gravures des ouvrages célèbres de Breydenbach ou de Munster.

Dans ces vignettes, réalité et légende voisinent facilement. Devant Jaffa, la représentation de la nave des pèlerins côtoie Jonas sortant miraculeusement de la baleine. Lorsque Loupvent se montre priant sur les Lieux Saints, les figures des pèlerins parcourent des campagnes dont un arbre porte le corps de Judas, dont des jardins abritent les Apôtres, pendant que le Christ disparaît dans les nuées, seuls ses pieds demeurant visibles. Dans le dessin, le monde biblique et l’univers du pèlerin se mêlent étroitement, manifestation d’une piété visuelle où le fidèle cherche à voir les événements du passé. L’importante cartographie est le versant profane de l’utilisation de l’image dans le manuscrit. Elle ne se veut pas reproduction de l’itinéraire suivi mais donne à voir les régions les plus curieuses, en particulier le Péloponnèse. Partout, Loupvent manifeste une « passion pour le visible » qui le rapproche des grands voyageurs du xvie siècle comme André Thévet.

Ce manuscrit B semble avoir été composé vers 1543, au moment où Loupvent, devenu dom, est élu prieur de son abbaye. Il souhaite sans doute prendre en compte la mesure du monde qui se transforme, concilier son expérience avec ses lectures ultérieures. Il cherche surtout à publier son ouvrage, ce qui lui permettrait d’asseoir son prestige personnel. Cette quête de légitimité se remarque dans bien d’autres documents ; ainsi son ex-libris ne cesse de s’amplifier et de se compliquer. Toujours soucieux de sa dignité, en 1549, il se pare indûment du titre de « chevalier du Saint-Sépulcre ». Ce prestige flatte sans doute son ego mais, plus encore, il est nécessaire au nouveau responsable religieux qui, en 1545, réunit un chapitre général pour mener une réforme profonde de son ordre.

Il semble que nous ayons la même écriture dans les deux manuscrits, à l’exception de l’appareil critique de A. Celle-ci est maladroite, grossière. Serait-elle l’écriture de frère Loupvent qui préparait la rédaction définitive de B, corrigeant le travail d’un scribe ? N’ayant à notre disposition, en dehors de ses ex-libris, que peu de textes rédigés identifiables comme étant de lui, nous ne pouvons nous prononcer.

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