Téléphone

04.26.31.87.98.

E-mail

iserl@univ-lyon2.fr

Les Films & Web-docs

Réalisations de l'ISERL.

Voyage d'un Lorrain en Terre sainte au XVIe siècle.

CIMG1453

Deux manuscrits pour un voyage

Les chiffres entre crochets bleus renvoient aux notes qui sont réunies en fin de texte.
Cliquez sur le chiffre pour y accéder, et recliquez sur la note pour revenir au texte
.

Pour le texte intégral du voyage, cliquez ici

 

CIMG1468

En 1531, frère Nicole Loupvent quitte son abbaye bénédictine de Saint-Mihiel pour se rendre en pèlerinage à Jérusalem. Au cours de son périple, frère Loupvent a noté ses réflexions, consigné des légendes et rapidement dessiné quelques points remarquables. À son retour, il reprend l’ensemble de cette documentation avant de la détruire pour réaliser un premier manuscrit, que nous appellerons A. D’un format 27 x 21 cm, il compte 96 folios, recto-verso, chacun comptant entre trente-trois et trente-cinq lignes. Bien écrit, il ne comporte aucun élément de couleur, ni ornement ; seuls quelques dessins à la plume l’agrémentent : objets divers, petit plan du temple… plus des aide-mémoires que de véritables illustrations.

Sur chaque page, la marge est étroite. Les paragraphes sont nettement indiqués ; chacun débutant par une lettre majuscule bien dessinée, souvent avec une certaine recherche. Il n’y a aucune carte, mais frère Loupvent pensait déjà à une reprise ultérieure de son texte. Cette réécriture se lit parfaitement sur notre manuscrit avec ses nombreuses ratures, corrections portées en interligne et notes marginales reprises en B. En outre, régulièrement, il annonce dans la marge les cartes à venir, précisant « ici, ne pas oublier… » ; le manuscrit B comprendra tous ces ajouts. L’ensemble de cet appareil critique est d’une autre main que celle qui calligraphia le récit. Ce manuscrit A, corrigé, cancellé, annoté, surchargé, peut être considéré comme une base de départ d’une nouvelle rédaction. De ce fait, il est devenu après coup un vrai brouillon. Ce qu’il n’est pas au départ.

Plus tardif, le second manuscrit, appelé B, est une mise au propre très soignée et considérablement enrichie, au format 42 x 27 cm. Chacun des deux cents folios, recto-verso, a trente-cinq lignes parfaitement tirées et calibrées. Les paragraphes s’ouvrent par des lettrines de couleur, en majuscules. Ici, aucune rature ne fut admise. Dans la marge, plus large qu’en A, on note la présence de rubriques. Les cartes annoncées dans A apparaissent exactement à la place prévue. Le texte est accompagné d’une vingtaine de vues cavalières et de cartes en couleur. Partout, le pittoresque est recherché : petits pèlerins en marche, pêcheurs, drapeaux au vent… Ces détails donnent une vie à des compositions bien souvent inspirées des gravures des ouvrages célèbres de Breydenbach ou de Munster.

Dans ces vignettes, réalité et légende voisinent facilement. Devant Jaffa, la représentation de la nave des pèlerins côtoie Jonas sortant miraculeusement de la baleine. Lorsque Loupvent se montre priant sur les Lieux Saints, les figures des pèlerins parcourent des campagnes dont un arbre porte le corps de Judas, dont des jardins abritent les Apôtres, pendant que le Christ disparaît dans les nuées, seuls ses pieds demeurant visibles. Dans le dessin, le monde biblique et l’univers du pèlerin se mêlent étroitement, manifestation d’une piété visuelle où le fidèle cherche à voir les événements du passé. L’importante cartographie est le versant profane de l’utilisation de l’image dans le manuscrit. Elle ne se veut pas reproduction de l’itinéraire suivi mais donne à voir les régions les plus curieuses, en particulier le Péloponnèse. Partout, Loupvent manifeste une « passion pour le visible » qui le rapproche des grands voyageurs du xvie siècle comme André Thévet.

Ce manuscrit B semble avoir été composé vers 1543, au moment où Loupvent, devenu dom, est élu prieur de son abbaye. Il souhaite sans doute prendre en compte la mesure du monde qui se transforme, concilier son expérience avec ses lectures ultérieures. Il cherche surtout à publier son ouvrage, ce qui lui permettrait d’asseoir son prestige personnel. Cette quête de légitimité se remarque dans bien d’autres documents ; ainsi son ex-libris ne cesse de s’amplifier et de se compliquer. Toujours soucieux de sa dignité, en 1549, il se pare indûment du titre de « chevalier du Saint-Sépulcre ». Ce prestige flatte sans doute son ego mais, plus encore, il est nécessaire au nouveau responsable religieux qui, en 1545, réunit un chapitre général pour mener une réforme profonde de son ordre.

Il semble que nous ayons la même écriture dans les deux manuscrits, à l’exception de l’appareil critique de A. Celle-ci est maladroite, grossière. Serait-elle l’écriture de frère Loupvent qui préparait la rédaction définitive de B, corrigeant le travail d’un scribe ? N’ayant à notre disposition, en dehors de ses ex-libris, que peu de textes rédigés identifiables comme étant de lui, nous ne pouvons nous prononcer.


Une écriture française

Frère Loupvent, de Saint-Mihiel en Lorraine de l’ouest, au beau milieu du xvie siècle, écrit en français. Son texte, tel que nous le découvrons, dans son état de 1531-1532, démontre une fois de plus, avec clarté, qu’il n’existe pas de « langue lorraine », contrairement à ce qui se dit encore ou ce qui se croit toujours.

Charles Bruneau disait de Philippe de Vigneulles[1], né en 1471, mort vraisemblablement en 1528, un peu plus âgé par conséquent que frère Loupvent, qu’il « écrit exactement comme il parle ». Ce qui signifie que Philippe, le Messin, écrivait comme on parlait à Metz. Y a-t-il concordance parfaite entre langue écrite et langue orale ? Cela serait à prouver, et mériterait en tout cas d’être nuancé. Il s’agirait plutôt de ce qu’il faudrait nommer un exemple local d’une koinè littéraire française utilisée sur l’ensemble du territoire français, avec des « écarts » régionaux bien connus de vocabulaire ou de phonétique, davantage que de faits morphologiques ou syntaxiques. Un scribe, d’où qu’il soit en France, dès l’instant où il entreprend de rédiger un texte, se comporte ipso facto en clerc, en savant formé au maniement d’un code artificiel pratiqué et reconnu à l’intérieur d’une communauté déterminée, pour nous le domaine de « langue française ». Ce scribe, vraisemblablement et nécessairement bilingue, adoptera pour écrire un système qui ne se confond pas totalement avec le sermo vulgaris même si, ici ou là, il y introduit des termes de vocabulaire, voire des tours morphosyntaxiques qui relèvent précisément de la région dans laquelle il est immergé, que la chose soit consciente ou inconsciente.

Frère Loupvent, entré jeune à l’abbaye bénédictine de Saint-Mihiel, y apprend ses Lettres, fort bien apparemment. Les textes que nous avons de lui, autres que celui du Voyage à Jérusalem de 1531, prouvent qu’il écrit de façon fort talentueuse, et en français bien sûr. Il est devenu « écrivain français ». Le cas de frère Loupvent n’est pas différent de celui de Rabelais ou de Montaigne. Comme eux, chacun étant tributaire, peu ou prou, de son propre pays, frère Loupvent écrit un français proche, pour ne pas dire identique, à ce que nous pouvons appeler le français de la Renaissance, celui d’un siècle « médian » entre le Moyen Âge finissant et le « français moderne » du xviie siècle qui se profile à l’horizon. Une langue difficile, un peu « ancienne » encore, dont le vocabulaire, tout en restant le même, change progressivement de signification, souvent sans le dire tout à fait, et qui à ce titre a bien besoin, pour franchir la rampe de la modernité, de la béquille d’une traduction.

Dans ce texte du xvie siècle, l’ancien français est encore et fréquemment sous-jacent. La déclinaison à deux cas a disparu, sauf à apparaître dans un état totalement anarchique, l’emploi ou le non-emploi de -s ou de -z en fonction de cas-sujet n’ayant plus rien de « pertinent ». Par exemple : « ung gros villaige cituez… ». Cependant, frère Loupvent maintient, le plus souvent, la distinction pour les verbes du premier groupe en -er entre radicaux à palatale, type « mangier », et sans palatale, type « chanter », à l’infinitif (-ier, -er), au participe passé (-ié, -é) et même, de façon moins systématique, au participe passé féminin (-iée, sous la forme -ie, et -ée). La conjugaison, qui opposait au présent de l’indicatif « il trueve » à « nous trouvons », est encore régulièrement attestée. La syntaxe du participe présent est conforme à ce que l’on trouvera encore au xviie siècle, à savoir son accord en genre et en nombre (« les belles fontaines venantes »), de même que l’emploi du pronom personnel réfléchi en proposition complétive : « viennent les seigneurs et les dames eulx bangnier ». Le recours à la vraie étymologie, ou à la fausse, appartient bien à la nouvelle tendance qui consiste à renouer avec le latin, dans les formes suivantes : « il fict » ; « (cela) faict » ; « (la chose) dicte » ; « il receüpt » ; « les saincts et sainctes » ; « sçavoir » ; etc. Frère Loupvent n’est pas le dernier à sacrifier à la mode nouvelle. L’emploi du démonstratif neutre, sous la forme « cen », bien connue, mérite aussi d’être mentionné, bien qu’il fasse partie d’une scripta beaucoup plus large que la Lorraine seule. Il n’y a, dans ce relevé, rien, ou presque, qui puisse être affecté d’une connotation spécifiquement localisable dans une région particulière à l’exclusion de toute autre.

Le traitement de a en toute position, autre que sous l’accent tonique, mériterait un examen plus approfondi. Le lorrain, à ce sujet, est affecté par une tendance générale à palataliser cette voyelle, ce qui la tire acoustiquement vers un timbre proche de è, que certains écrivent et, et beaucoup plus souvent ai. D’où toutes ces possibilités de réalisations graphiques par a ou par ai. Il apparaît que, de ce point de vue, nous avons affaire à une préférence régionale de la Lorraine dans son ensemble. Si, sous la plume de frère Loupvent, l’article féminin est plus souvent « la » que « lai », il n’en va pas de même pour le suffixe -age, dans les nombreux cas représentés par les noms abstraits. Nous avons ici -aige, a peu près régulièrement. La liste en serait trop longue pour que nous l’établissions dans sa totalité. On n’en retiendra que quelques occurrences : « fromaige » ou « parsonnaige ».

Frère Loupvent semble « fâché » avec la morphologie des verbes du troisième groupe, attiré analogiquement par le premier. Si nous « parti(s)mes » est la forme fréquente, utilisée en particulier chaque matin de la randonnée à cheval pour signifier l’instant de départ ; « nous parta(s)mes », lorsque la nave va quitter un port par exemple, est également bien attesté.

La « lorrainité » du texte de frère Loupvent apparaît plus clairement, et cette fois de façon indiscutable, à l’utilisation d’un vocabulaire dont il nous faut lui savoir gré. Frère Loupvent, en 1531, de Saint-Mihiel, dans ce qu’il appelle encore son « Barrois », a toutes les qualités pour inscrire l’histoire d’un mot dans toute l’authenticité et l’« épaisseur » souhaitables. Le lexique du Voyage à Jérusalem, pour ce qui est du registre de la vie courante, ou ce qui touche aux realia, constitue une mine de renseignements d’ordre ethnographique de première importance. Que l’on en juge.

Pour ce qui concerne les trois repas principaux qui ponctuent la journée, les Lorrains de 2007 continuent, comme le faisait frère Loupvent régulièrement en 1531, à « déjeuner » le matin au lever, à « dîner » à midi, et à « souper » le soir. Nous mangeons des « œufs cuits dur » comme lui, laissant à d’autres les « œufs durs ». Le « seugnon », le sureau, est bien présent sur le mont des Oliviers ; c’est à l’une de ses branches que s’est pendu Judas. Les Arméniens, l’une des sept composantes de la communauté chrétienne à Jérusalem, n’utilisent pas de cloches pour annoncer leurs offices, mais bien une « crécelle ». Les jardins et les champs se signalent par leurs « trochées », comme à Fraimbois dans les Contes du même nom. Les fruits, quand ils ne sont pas encore mûrs, sont « fiers ». Frère Loupvent s’extasie, tout au long de son périple, devant les beaux « corps » de bois ou de terre qui conduisent l’eau vers les fontaines, que les « goulottes » crachent à plusieurs pieds de hauteur. Et le relevé de ces mots régionaux, vrais termes patois de chez nous, n’est pas exhaustif !


Un véritable écrivain

Il est clair que chaque écrivain s’exprime à sa manière, avec plus ou moins de bonheur. Frère Loupvent a un vrai talent ! Pourtant, à le lire, humour ou coquetterie, il se déclare dénué de capacité littéraire, comme de compétence d’historien et de géographe[2]. Il écrit en effet dans le « Prologue » qu’il note ce qui est apparu digne d’être retenu à son « brut et simple entendement […] d’une façon grossière et sans apprêt » (f° 2 v). L’ordre des mots de la phrase révèle rapidement que sa façon d’écrire n’est pas aussi « brute » qu’il le prétend. Le voyage qu’il relate n’est jamais ennuyeux. Cela tient à un certain nombre de procédés d’écriture qu’il nous faut mettre en lumière. Les séquences binaires, mais aussi ternaires, l’antéposition de l’adjectif et de l’adverbe, pour nous en tenir à cela, traduisent une intention évidente. Le Christ est toujours : « Notre Sauveur et Rédempteur Jésus ». Même s’il y a dans ce texte de 1531-1532 des réminiscences obligées de la langue du Moyen Age, cette utilisation reste d’un emploi pertinent. Autre utilisation stylistique expressive traduisant un superlatif multiplicateur, les séquences accumulatives où le déterminant qui n’en finit plus insiste sur une qualité particulièrement significative. Comment ne pas comprendre l’importance du bon vin de Crète pour frère Loupvent lorsqu’il écrit (f° 28) qu’il est « spécialement le bon, suave, doulx, délicat, sçabvoureux malvoisy » ?

Ce qui caractérise, de façon éclatante, la phrase de frère Loupvent, c’est sa capacité à créer des images et à en émailler constamment un texte qui pourrait ne rester que strictement descriptif. Les comparaisons, procédé multiplié, ne sont jamais lassantes car elles sont toujours le reflet d’un tempérament sensible à un environnement perçu au premier degré, expression souvent d’un monde particulier, celui de son Barrois, qui reste d’autant plus présent qu’il est tout le contraire de celui qu’il a sous les yeux. Il y a là un florilège des plus étonnants, preuve d’un esprit de créativité d’une richesse inouïe ; le tout, entraîné par un humour qui ne se dément jamais. Même les moments les plus sombres obéissent à la règle. Alors que l’on procède à l’immersion des corps de pèlerins décédés à bord, frère Loupvent rappelle que le mort est enfermé dans un cercueil, dont l’assemblage des planches de sapin fait sur le bateau même est rendu étanche par l’emploi de bandelettes de chiffon enduites de poix : « comme on procède dans nos caves du Barrois, pour empêcher le vin de fuir ».

La visualisation des choses, par le recours à l’image et à la comparaison érigé en système, concerne tous les instants du voyage, sur terre et sur mer. Les pèlerins, immergés dans le monde dangereux des Turcs, de Jaffa à Jérusalem et retour, sont dépeints dans la touffeur d’août à la façon des malheureuses brebis et de leurs agneaux regroupés au coin d’un bois, « à la merci de la gueule des loups » ; même encore semblables aux moutons de Champagne, attendant, la gueule béante, un brin de fraîcheur qui ne vient pas (f° 35 v. et 38 r.). Sortent-ils de table, à Parenzo, lui et le baron Claude d’Haussonville accompagnés de ses trois valets, ils ont « le ventre tendu comme un tambourin » (f° 91 v.). Le capitaine de la nave, en guise de réponse aux questions angoissées des pèlerins à propos de la date de leur départ toujours retardée, a « des paroles mensongères dignes d’un renard et empreintes d’une douceur dont on aurait dit qu’elles étaient prononcées par une jeune pucelle de douze ans » (f° 82 r.). Les frères de Sion ont pour seules ressources le montant de la collecte recueillie auprès des pèlerins à l’issue de leur séjour à Jérusalem car, hormis ce temps de pèlerinage, « ils ne sortent de leur maison que pour prêcher aux murs et aux rochers » (f° 69 v.). Sur la barque, entre Parenzo et Venise, le dimanche 19 novembre, veille de la fin de leur voyage, il fait si froid « qu’on aurait entendu leurs dents cliqueter d’un demi-mille à la ronde » (f° 91 v.).

Les parenthèses sont si nombreuses qu’elles ne peuvent pas être considérées comme accessoires. Elles seraient mêmes révélatrices d’une ponctuation particulièrement significative. L’explication d’un détail, qui n’est pas pris en compte dans le corps du texte, est toujours la bienvenue. C’est le cas de la précision d’une valeur monétaire : « la drachme (valant une livre) ». C’est aussi la remise en perspective d’une vérité : le maître d’équipage « était un brave homme et fort paisible (même s’il était vénitien et peu fiable) ». À moins qu’il s’agisse d’une manière de conjurer le sort : « si un pèlerin mourait en Terre Sainte (Dieu fasse que cela n’arrive pas…) ». Il est des choses malséantes qui ne se disent pas ; une parenthèse s’en chargera. Frère Loupvent a le mal de mer ; il vomit, si le mot est employé une seule fois, les périphrases sont nombreuses pour exprimer cela : « un terrible mal de tête et d’estomac me tenait, ce qui me fit rendre (sauf votre respect) ». Un merci supplémentaire à Dieu pour la fin rapide d’un méchant coup de vent : « (Dieu soit loué) ». Et bien sûr, toujours, une nouvelle touche d’humour ou de sarcasme : la femme de Loth, au moment de la destruction de Gomorrhe, se retourna malgré l’interdiction de Dieu, « inconsciente de la portée de son acte (comme sont les femmes, vous le savez bien) » (f° 63 v.). Ce recours à la parenthèse étant, faut-il le répéter, signe d’une construction maîtrisée.

Chaque paragraphe, constitué par le récit des événements rapportés pour une journée clairement datée, pourrait donner une impression de décousu, de monotone et de répétitif lassant. Frère Loupvent a conscience du reproche encouru. Aussi conclut-il chacun de ces fragments journaliers par une formule concrétisée par une réflexion de portée générale, type « morale », ou par un proverbe. Le 31 juillet, le bateau est immobilisé au large de Chypre en panne de vent. On y rêve d’un bon « morceau de lard » et d’un « pain de campagne » cuit au four de sa maison, « mais voilà, la déraison est grande de désirer ce qu’il est impossible d’avoir » (f° 32 v.).

Si le manuscrit A a servi de brouillon pour le manuscrit B, il n’est pas en lui-même « brouillon ». Le style, qui est « l’homme » même, permet ici de découvrir, à chaque détour de phrase, une personnalité dont on ne savait autant dire rien. Frère Loupvent se livre à nous sous ses différentes facettes, toutes sublimées par son talent littéraire. Le choix délibéré et judicieux, sans faute de goût apparemment, qu’il opère dans les moyens d’expression mis à sa disposition par la langue de son époque, aboutit bien à l’émergence d’une œuvre authentique. Tous les registres traités, du sacré au quotidien, du style oratoire de combat au genre satirique plus léger et plus badin, mais toujours aussi construit, ne laissera personne indifférent. Un récit de voyage qui aurait pu n’être que cela, réussit par l’alchimie du style à prendre place dans une anthologie des écrivains du xvie siècle.


Un travail remanié

Si le manuscrit B s’inspire de A, il n’en est pas le décalque exact. Il est œuvre à part entière. Le déroulement du temps est strictement le même dans A et dans B. La première partie du voyage, de Saint-Nicolas à Venise, est exactement notée de demi-journée en demi-journée. La deuxième partie, en bateau entre Venise et Jérusalem, aller et retour, est consignée jour après jour, départ le matin, arrivée le soir, dans un port ou à proximité de la côte, avec ancrage au large ; la date apparaissant régulièrement, sans aucune exception. Autrement dit, A est repris exactement dans B. Apparemment du moins, hormis une omission de retranscription du f° 76 r. de A, « dimanche 3 septembre ». En effet, dans B, on passe, f° 176 r., de ce « dimanche 3 septembre » au « lendemain qu’estoit le jeudi quatorzième jour de septembre », f° 176 v. Toutefois, le mode de transcription de la date en B n’est plus libellé à partir du double registre civil et religieux, comme en A. La préférence est donnée au calendrier purement civil, le renvoi au saint du jour, à la fête religieuse (saints, la Vierge Marie, le Christ), n’étant plus automatique. Si dans A, le double registre est attesté dix-neuf fois, le fait n’apparaît plus que six fois dans B.

L’examen du détail nous conduirait à remarquer qu’il se trouve des passages en A que l’on ne retrouve pas en B ; ce n’est pourtant pas dans ce sens-là que se fait le mouvement général. Bien au contraire ! B est beaucoup plus volumineux puisque nous passons de quatre-vingt-seize à deux cents folios. Certes, le voyage reste l’élément central et incontournable mais des pans entiers ont été ajoutés à la construction originelle. Ils n’ont parfois qu’un rapport lointain avec le sujet principal, mais ils éclairent sur l’intention de ce qu’il faut bien appeler « l’auteur », qui veut réaliser un « tout » maîtrisé et composé.

B est ainsi enrichi de quatre-vingt-cinq folios sur deux cents, soit 42,5 % :

  1. La constitution de Venise, f° 25 à 84, soit soixante folios ; pas loin du tiers de l’ensemble du manuscrit ;
  2. La description des Cyclades, f° 100 à 106 ;
  3. La légende d’Andromède et de Persée, f° 117 r.-v. ;
  4. La déclaration de la terre de Promission, f° 158 à 161, soit trois folios ;
  5. La dérivation des Turcs, f° 164 à 174 ; annoncée en A, f° 74 v°, en marge : « nota de parler icy de Turquye » ;
  6. La « peregrination de Jesus-Christ », f° 198 à 199 ;
  7. La « peregrination de sainct Pierre, apostre de Nostre Sauveur », f° 199 à 200.

Outre ces passages, Loupvent reprend totalement A. Il dispose, en plus de ses souvenirs, d’une documentation trouvée dans la bibliothèque de l’abbaye ou rapportée de Venise où il a, nous dit-il, recopié des cartulaires ayant trait à la constitution de la ville. En douze années, il revisite et recompose son texte initial. Il l’éclaire en quelque sorte par une érudition venant à l’appui de l’événementiel. Une vaste fresque est ainsi tentée, qui met en lumière : l’Histoire ancienne, avec le rôle de la Grèce et de Rome dans le bassin méditerranéen ; la place de la Chrétienté, aux prises avec le monde orthodoxe et la Réforme ; la responsabilité de Venise, seule puissance que Loupvent estime capable de freiner l’avancée ottomane ; la puissance de l’Islam.

Frère Loupvent, ce faisant, et à dessein dépassant l’anecdotique, se pose en historien et humaniste. Il va bien au-delà de la simple narration d’un voyage de tous les dangers, au moment où l’Islam grignote lentement la Chrétienté méditerranéenne et où l’Europe s’éparpille en querelles intestines. Cette alliance heureuse de la vision des choses saisie sur le terrain et leur insertion dans une perspective historique, grâce à un vrai talent d’auteur, a tout pour faire de B un document important qui fait date. Frère Loupvent sacrifie à cette vision des pans entiers, qui ne méritaient sans doute pas ce qui est une véritable « mutilation ». B a privilégié « l’humaniste », « l’analyste » ou le « politique » au détriment de « l’homme ». Il est vrai que, si A est le texte d’un frère pèlerin, B est l’ouvrage d’un prieur !


Suppressions notoires

La version B, plus volumineuse, a procédé à un évident « toilettage » de A. L’étude critique pourrait en établir l’existence et l’ampleur. Ce qui sera présenté dans ce qui suit n’en constitue qu’une approche modeste. Souvent des passages entiers de A ont été barrés, masquant ainsi une volonté délibérée de non-reproduction dans la version définitive.

Ainsi B ne reprend pas la plupart des prières, fort belles et fort émouvantes, présentes en A. Elles avaient été notées au cours des visites nocturnes à l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem ou dans l’église de la Nativité à Bethléem. Pourquoi ? Cela allongeait peut-être démesurément le texte, déjà gonflé par ailleurs, excessivement sans doute, par la longue relation de la constitution de Venise. Surtout, ces prières ont pu être considérées comme l’expression d’une piété trop personnelle, non encadrée par les canons de la pure tradition. Il est dommage que B ne contienne pas les passages suivants de A :

  • L’oraison de saint Grégoire de Nazianze, f° 43 r.-v. ;
  • L’oraison à la Sainte Croix de Jésus-Christ, f° 49 v., 50 r.-v. ;
  • L’oraison de saint André, évêque de Jérusalem, qui doit se réciter sur le Saint-Sépulcre de Notre-Seigneur, f° 52 bis v. ;
  • Les distiques joliment composés sur la cruelle mise à mort des petits Innocents inhumés céans (Bethléem), f° 59 r.-v., 60 r.-v.

Bien des légendes et des « miracles », autres que ceux de la tradition évangélique, cités en A, ne sont pas repris en B. Cela est significatif d’une évolution de la part de frère Loupvent. C’est le cas du f° 85 de A, où il est question de la légende à l’origine de la funeste réputation du golfe de Satalie. Son horreur a sans doute interdit à Loupvent de la reprendre. Autre fait caractéristique : B ne reprend pas le f° 79 qui présente l’anecdote des salines de Chypre, anciennement des vignes devenues carrières de sel à la suite du miracle de saint Lazare. En A, frère Loupvent est près de l’événement. Ayant entendu cette belle et bonne légende, il s’est engagé, il le dit, à transcrire le soir ce qu’il a appris au cours de la journée. Elle figure, n’en doutons pas, sur ses « notes » à la page « Chypre ». Quand il compose A, il la recopie tout en se permettant une note qui témoigne d’un sourire rentré ; le merveilleux de l’instant s’éloigne et le légendaire, si vivant sur les lieux, perd de sa pertinence une fois revenu en Lorraine. Une dizaine d’années plus tard, quand arrive le moment de la relecture de ces notes, il estime à coup sûr que répéter cette légende, trop belle pour être vraie, n’est pas digne d’un livre qui se doit d’être sérieux, dût en souffrir le souvenir, plus soucieux d’émerveillement que de certitudes fondées. Le prieur de 1543 élimine cette légende, mais pour la remplacer par l’historique de l’île de Chypre, sa description, sa situation géographique, la richesse de son sol, ses ressources. Pour ce faire, il s’abrite derrière Pline, Strabon, Horace, Virgile. Attitude non équivoque qui privilégie, somme toute, de mauvais « païens », mais savants, plutôt qu’un bon Chrétien, fût-il Lazare, celui-là même que le Christ avait ressuscité, au centre d’un tissu légendaire en aucune façon crédible.


Du « traité » au « livre »

Le manuscrit A, de l’aveu même de frère Loupvent, n’est que « petit traité » (f° 2 v.). Celui de 1543 est appelé « traité et volume » (f° 5 v.), avant d’être « livre » (f° 4 r. et f° 5 v.). La nuance est de taille. Sans doute son auteur, devenu prieur, en a-t-il le droit. Mais ce faisant, il va bien au-delà de l’objectif recherché, qui était le simple journal d’un voyage aux Lieux Saints. Le manuscrit A de 1531-1532, ici traduit, volontairement choisi à cette fin, dépasse le stade des « notes », ensemble non composé, rédigé au jour le jour, au gré de l’événement ; il constitue un document brut. Il est déjà œuvre littéraire, rédigée avec méticulosité et talent, sans autre prétention que « faire vrai ». Mais cette rédaction est déjà « réflexion ». Elle atteint un stade élaboré, construit, qui se situe au-delà des « simples notes », mais n’est pas encore un « livre ». Il n’en a pas la prétention. Nous voulons y voir un journal élaboré dans la solitude d’une « librairie », une écriture authentique sans renoncer pour autant aux qualités de fraîcheur et de naïveté originelles qu’une entreprise plus ambitieuse risque de gommer peu ou prou. Le manuscrit A demeure le texte d’un homme, soucieux de mettre de l’ordre dans ses souvenirs, de revivre encore une fois ce périlleux voyage, de contempler en esprit les merveilles vues, de goûter des saveurs qui s’effacent. Chacun aura compris où va notre préférence.

B ne dépassa jamais le stade du manuscrit. Loupvent avait peut-être rêvé que le duc Antoine de Lorraine, prince bibliophile, soit un mécène pour une impression ; la mort du prince aurait mis fin à cette tentative. Il est vrai que le moment était mal choisi pour éditer un tel récit ; l’époque se désintéressait de ces périples, préférant tourner ses rêves vers d’autres contrées[3]. Mais notre religieux a-t-il vraiment pensé à cette édition ? Un unicum aurait pu suffire à sa gloire : un beau manuscrit conservé au cœur de son abbaye, montré aux visiteurs qui découvraient ainsi un prieur aventurier, humaniste et écrivain.

Mais les hasards de l’histoire se sont emparés de ces manuscrits. A est sagement resté enfermé dans la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Mihiel, excepté entre les années 1820 et 1853. En 1820, nul ne surveillant les fonds anciens, il fut proposé à la vente à un libraire parisien en compagnie d’autres documents anciens. L’État l’a très vite récupéré pour lui faire réintégrer les collections saint-mihielloises désormais confiées à la garde de la ville. B, quant à lui, avait disparu depuis longtemps. Ses tribulations demeurent en grande partie mystérieuses et toute reconstitution s’avère difficile. À la mort de Loupvent, en 1551, il a sans doute passé au prieuré Saint-Thiébaut, c’est du moins ce que peut faire penser la reliure décorée d’une figure de ce saint. Cette petite maison religieuse est donnée par le cardinal Charles de Lorraine, abbé commendataire de Saint-Mihiel, aux minimes en 1598. Ce prélat a introduit aussi dans notre province les jésuites, à qui il a offert les bibliothèques de maints prieurés supprimés par ses soins. Est-ce ainsi que notre manuscrit est passé entre les mains des jésuites ? On peut le supposer d’autant plus que leur marque est inscrite sur la première page. Les pères de la Compagnie ayant été expulsés de Lorraine en 1768, nous perdons alors toute trace de notre volume. Il réapparaît cependant au milieu du xixe siècle dans la collection du château de Menneval (département de l’Eure). Dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, E. Génin en 1883 et E. Travers en 1885 signalent l’importance de ce riche manuscrit décoré. En 1994, lors d’une vente aux enchères, la ville de Saint-Mihiel, soutenue par l’État et la Région, par l’intermédiaire du FRAB (Fonds Régional d’Acquisition pour les Bibliothèques), s’en porte acquéreur.

Après trois siècles d’absence, B a rejoint A. Deux témoignages d’un voyage vers Jérusalem, mais aussi de l’évolution d’un homme dont ils constituent les deux faces. Un bénédictin certes, un religieux « de profession », un individu de foi et de religion du xvie siècle, héritier du Moyen Âge, mais aussi une personne de son temps, de ce siècle où beaucoup de choses se trouvent remises en cause. Un religieux, un humaniste à la fois, en cette période où la certitude vacille. Tentative ici de conciliation, difficile à faire, de points de vue contradictoires. Le Voyage transmarin de 1531 à Jérusalem, entrepris par un personnage « pur produit » de Lorraine, nous plonge au centre de cette entreprise due à un homme, il n’y a pas de doute, hors du commun.



[1] Charles Bruneau, La Chronique de Philippe de Vigneulles, Metz, SHAL, 1927, « Introduction », p. XIX.

[2] Gérard Gorcy, « Le style de dom Loupvent dans le manuscrit du Voyage à Jérusalem », Le Voyage de dom Loupvent…, op. cit., p. 133-140.

[3] Marie-Christine Gomez-Geraud, Le Crépuscule du Grand Voyage. Les récits des pèlerins à Jérusalem (1458-1612), Paris, Honoré Champion, 1999, p. 285.